Théories du complot, fantasmes d’extrême droite, le mondialisme est une notion géopolitique qui, si elle est longtemps apparue peu sérieuse, permet aujourd’hui de mettre en lumière la dilution progressive de la souveraineté des États-nations, processus rationalisé, si ce n’est idéologique. Pour citer les Mémoires du milliardaire David Rockefeller : « Quelques-uns croient même que nous [la famille Rockefeller] faisons partie d’une cabale secrète travaillant contre les meilleurs intérêts des États-Unis, caractérisant ma famille et moi en tant qu’internationalistes et conspirant avec d’autres autour de la Terre pour construire une politique globale ainsi qu’une structure économique plus intégrée – un seul monde si vous voulez. Si cela est l’accusation, je suis coupable et fier de l’être. »

Photographie par Roman Cadre, série Babel

Photographie par Roman Cadre, série Babel

LA mondialisation ne doit pas être confondue avec le mondialisme. La mondialisation, c’est un processus technique assez naturel, qui repose sur l’extension progressive des moyens de communication et de transport, et par là même des flux de capitaux, des marchandises et des individus. Elle est toutefois la matrice du mondialisme, car elle permet de le penser. La mondialisation a permis l’émergence de nouvelles élites mondialisées, elles-mêmes issues des élites nationales traditionnelles. Ces nouvelles élites, fondant leur domination sur l’exploitation des flux transnationaux en développement depuis la seconde moitié du XXe siècle, ont fini par avoir des intérêts partiellement, voire totalement, divergents avec ceux des élites traditionnelles, qui en viennent à disparaître, dans le pire des cas et, au mieux, à être achetées.

Ainsi, la classe politique, élite nationale par excellence, a peu à peu été mise en esclavage par la finance transnationale, notamment par le biais du crédit de campagne et de l’exposition calculée dans des médias, eux-mêmes à la solde des grandes fortunes (!). Comme tous les groupes sociaux, cette élite mondialisée possède ses intérêts et sa conscience propre, reposant sur l’extension de la logique marchande au monde entier, et écrasant les nations, comme corps intermédiaire, et les États, comme obstacle régulateur leur faisant l’affront, par le peu de souveraineté qu’ils leur restent, de les titiller un peu en limitant parfois leur toute-puissance.

Lutte à mort contre les peuples et les États

En effet, la faiblesse de cette élite, c’est justement son interdépendance avec la mondialisation. On peine à imaginer ce que deviendrait un trader si l’on réduisait l’hégémonie des places boursières. Cette élite entre dès lors dans une lutte à mort, non pour la domination du monde, mais pour sa survie propre, qu’elle soit économique ou même physique — supposons un instant le sort physique d’un Rockefeller, jeté en pâture sans ses gardes du corps dans une foule de Latino-Américains mécontents des actions de ses entreprises.

Cette lutte à mort, elle est à la fois contre les peuples et contre les États. Contre les peuples de fait, puisqu’elle repose sur l’exploitation de flux qui pourraient et devraient leur profiter. Contre les États en fait, car la souveraineté est un rempart à leur domination, en ce qu’elle est « perpétuelle et absolue », et qu’elle ne tolère en théorie aucune exception. Ce double combat contre les États et les peuples passe par l’instrumentalisation de ceux-ci, dans le but de détruire ceux-là. Le peuple est manipulé pour lutter contre l’État, alors que l’État lui-même est devenu complice de sa propre destruction. En effet, les privatisations sont rarement imposées de l’extérieur. C’est un cercle a priori sans fin, sauf, peut-être, si l’on pense à la solution ultime, le miracle — que dis- je, le Saint-Graal ! — proposé par ces élites : le mondialisme.

Le mondialisme, c’est d’abord un postulat assez simple : le monde comme on le connaît aujourd’hui n’a rien d’immanent, et, en agissant sur ses structures de base, on peut le transformer — ce qui est très marxiste, ironiquement. Dès lors, si le réel peut être transformé à foison, pourquoi ne pas débarrasser les peuples de ce qui pèse sur eux, les États ? La critique de l’État, si elle est loin d’être injustifiable, est ici une fourberie et un jeu de dupes intégral. Détruire l’État, ici, ce n’est pas mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est perpétuer la spoliation de peuples abandonnés et contraints de se soumettre aux mêmes.

Le schéma tripartite : un monopole mondial

Si l’État, au XIXe et encore dans une grande partie du XXe siècle, accompagne le développement des élites mondialisées actuelles (pour citer de nouveau la dynastie Rockefeller, on rappellera qu’elle a bien profité de la politique de cartellisation fédérale post-guerre civile…), ces élites finissent par dépasser l’État quand elles n’en ont plus besoin. L’idéologie parfaite pour le justifier, c’est d’abord le libéralisme, qui prône le dépassement de l’État par la société civile. Mais ce schéma bipartite État / société civile rend-il compte aujourd’hui de la réalité ? Ne doit-on pas y ajouter un monopole mondial, qui achète l’État et spolie le peuple ? Dans ce schéma tripartite (société civile / État / monopole mondial), la société civile n’a pas dépassé l’État, compris comme un exploitant, mais une branche, le monopole mondial, s’est bien extraite de la société civile, afin d’utiliser l’État comme un outil. L’État devient en quelque sorte un exploitant exploité.

Mais alors, si le mondialisme est une idéologie qui existe, décrit-elle un processus inéluctable ou, à défaut, souhaitable pour l’humanité ? Inéluctable, certainement pas. L’Histoire repose sur des effets de balancier qui mettent en tension de grandes notions, en l’occurrence, on a affaire aux notions de mondial et de national. On entend ici national non pas au sens strictement nationaliste, mais dans une acception méthodologique arbitraire qui regroupe les concepts d’État et de peuple dans les intérêts qu’ils peuvent avoir en commun. Ainsi, en Histoire, rien n’est jamais écrit, et rien n’est totalement déterminé. La dilution de l’État n’a rien de certain, car, sa souveraineté ayant un caractère monopolistique, elle devrait pouvoir intégrer et phagocyter la mondialisation. Mais c’est une question de volonté. Et la volonté d’un exploité est déterminée par ses exploitants. Alors non, rien d’inéluctable. Mais probable si la tendance ne s’inverse pas.

Les intérêts, les seuls intérêts

Inverser la tendance, d’ailleurs, est-ce possible ? Selon le schéma posé, il n’y a pas de transcendance, mais des intérêts. Pas d’États fatalement en voie de disparition à cause d’une quelconque loi de l’Histoire, juste les intérêts d’un groupe social clairement défini. Dès lors, il est tout à fait envisageable d’inverser le processus. Pour cela, il faudrait déjà supposer un groupement social non monolithique (pour former une masse critique), qui n’aurait pas intérêt à ce que le processus mondialiste s’accomplisse. Chic, c’est à peu près tout le monde, moins les élites mondialisées et les élites nationales à sa solde. Si l’unité sociale était trouvable, il faudrait qu’elle se transforme en force politique. Et les mondialistes jouent sur ce manque d’unité, entre les altermondialistes, les néo-nationalistes, et même les franges du peuple trompées par l’idéologie mondialiste.

Toutefois, cette conscience qu’il existe une élite mondialisée écrasant les peuples est bien présente chez ces derniers. Preuve en est du mouvement des 99% d’Occupy Wall Street. De façon très dialectique, peut-on voir ces 99% comme la réalisation du concept même de peuple ? S’il est vrai que « le peuple » n’est pas un objet sociologique très sérieux, en ce qu’il agrège des intérêts souvent contradictoires, ici, le peuple, c’est l’ensemble de ceux qui n’ont pas intérêt au mondialisme. Je parlais de dialectique : ne peut-on pas supposer que c’est par cette négation du mondialisme que le peuple pourrait enfin dépasser ces clivages et se réaliser politiquement en tant que peuple ? Autour des cadavres des deux cents familles, les peuples séparés de Babel enfin réunis… Romantique.

Maximilien Temin