Il est en général admis que nous pensons avec des phrases, c’est-à-dire que nous pensons avec les mêmes outils qui rendent possible l’expression. L’identité entre idée et expression est toutefois facile à remettre en cause. Qui n’a jamais cherché ses mots ? Qui n’a jamais oublié ce mot qui correspond à ce qu’il veut dire, mais qui lui échappe momentanément ? Force est de constater que l’idée qui correspond à ce mot existe dans l’esprit du locuteur en l’absence de ce mot. Le locuteur n’a pas pensé le mot avant de le dire, mais pense d’abord et le traduit ensuite dans une langue précise. Pour autant, est-ce que l’idée qui correspond à ce mot momentanément oublié aurait existé sans un mot préalable ?

Photographie par Roman Cadre, série Babel

Photographie par Roman Cadre, série Babel

LA pensée existe-t-elle indépendamment de la langue ? À proprement parler, cela semble problématique, car la pensée est consciente, et la conscience est produite par la langue (système de représentations et de significations utilisé par une communauté particulière). En effet, c’est le besoin de communiquer qui motive, à l’origine, la mise au point de signifiants particuliers, tels que « faim » ou « danger ». Mais le dire, c’est rendre sensible, accessible à autrui ce qui n’existe que pour nous, c’est donc comprendre l’altérité humaine et sa communauté de facultés. En comprenant ce que peut autrui, on se perçoit comme différent, comme singulier, et en miroir, on acquiert la conscience de soi. Mais si la langue précède la pensée (« Ensemble des processus par lesquels l’être humain au contact de la réalité matérielle et sociale élabore des concepts, les relie entre eux et acquiert de nouvelles connaissances », dit Larousse), comment la pensée peut-elle avoir sa propre langue ?

La distinction entre langue et langage

À cette étape du raisonnement, il est temps d’introduire la distinction de Saussure entre langue et langage. La langue est un construit d’une communauté que l’on utilise pour exprimer et communiquer. Le langage est conçu, à la différence, comme une faculté, « une généralisation de l’ensemble des langues ». En quelque sorte, c’est la faculté d’utiliser, de comprendre et même de créer des structures langagières, des systèmes de signes articulés.

Il est donc logique que l’existence de langues révèle la capacité langagière, voire la crée en vertu de la plasticité cérébrale. La capacité langagière est par essence créatrice, puisqu’en disant « la table est blanche », on crée une nouvelle idée, celle de la « table blanche » qui n’est contenue ni dans « table » ni dans « blanche ». En un sens, l’utilisation de mots et de signes n’est pas une création, c’est leur articulation qui en est une. Dès lors, le langage est une capacité de créer des concepts et de les relier entre eux, c’est-à-dire, une pensée. Ce qu’on nomme la capacité langagière permet aussi d’apprendre de nouvelles langues, voire de les créer (l’elfique, par exemple).

On pourrait formuler la distinction comme suit : on ne peut penser sans mots, mais on ne peut dire sans penser. Un concept n’existe pas sans signe. Si l’on considère le langage comme une capacité d’expression, la pensée est de nature différente et sans doute insaisissable, quoique manifestement façonnée par les catégories, les « nœuds de signification », comme on pourrait dire, qui correspondent aux mots connus dans une langue donnée. Je soutiens ici que la pensée est un langage, parce que le langage est une création plus qu’une expression. Les propositions formulées sont presque toujours de nature synthétique, c’est-à-dire qu’elles disent quelque chose de nouveau, qui n’est contenu en entier dans aucun des mots utilisés. Les exceptions à cela, les phrases tautologiques, analytiques, sont souvent utilisées pour décrire une idée, pour expliquer un mot inconnu à quelqu’un, par exemple. Toute association de concepts est création. Or le langage est par essence un composé, une prédication.

Un langage symbolique, comme une articulation de représentations

Si la conscience est postérieure à l’acquisition du langage, on peut penser que c’est la structure langagière qui donne naissance à la structure de la pensée. Pour autant, on peut penser que c’est le principe de fonctionnement de la langue qui donne naissance à la conscience, plus que les catégories précises qu’elle comporte. Si nous pensions en fonction de cela et non en fonction des principes d’articulation, on ne pourrait pas apprendre d’autre langue ni créer de nouvelles idées, de nouveaux concepts, exprimer de nouvelles choses.

L’idée d’un langage symbolique, c’est concevoir le langage comme une articulation de représentations. Penser, c’est créer des liens, produisant par conséquent une nouvelle idée issue de la synthèse des idées qui lui ont donné jour. De plus, en opérant sur ces représentations mentales, le sujet pensant n’est pas neutre mais a souvent une intention. Il paraît légitime d’imaginer que le langage de la pensée soit une fusion d’une multitude d’idées à la fois, chacune de ces synthèses constituant une nouvelle idée susceptible d’être la prémisse d’une autre. Ces choix d’associations seraient déterminés et influencés par la façon dont le sujet se sent par rapport à ces idées.

Pour étayer l’idée de langage comme système de représentations, on peut mobiliser l’exemple de l’incompréhension culturelle. Au-delà de la barrière de la langue, il y aura incompréhension si l’on explique quelque chose à partir d’idées qui ne sont pas déjà présentes dans l’esprit d’un interlocuteur. On peut ajouter que la pensée d’une idée nouvelle n’est possible que si les éléments qui la composent existent déjà dans cette pensée. Par exemple, expliquer la nécessité des ZEP à quelqu’un pour qui le concept d’égalité universelle des Hommes n’existe pas est voué à l’échec. C’est la preuve d’un système de représentations différent, et la preuve que la pensée s’appuie bien dessus.

Le fonctionnement par synthèse d’idées

Finalement, pourquoi est-on capable d’apprendre de nouvelles langues ? Parce que toutes ont nécessairement un fonctionnement similaire, compréhensible ou explicable au travers de concepts de base existant déjà dans l’esprit de l’interlocuteur, parfois aussi simples que « autre » ou « contraire » ou encore « locuteur », « présent », « vrai », etc. C’est ce fonctionnement par synthèses d’idées, c’est le langage qui est la langue première de la pensée, dont les signes sont les combinaisons de structures neuronales, et c’est là un langage possiblement universel bien que ses outils soient différents.

Eva Fourel