Le 1er septembre, à la suite d’un recours déposé par le leader de l’opposition, la Cour suprême kenyane invalidait le résultat des élections présidentielles tenues en août en raison « d’irrégularités graves » lors du dépouillement et de l’annonce des résultats. Le nouveau scrutin devait se tenir le 16 octobre, avant d’être repoussé au 27 octobre pour des raisons logistiques. Mais le 10 octobre, le candidat principal de l’opposition Raila Odinga s’est retiré de la course électorale en affirmant que la commission électorale n’avait pas été réformée et qu’elle ne pourrait assurer des élections transparentes. Son retrait, suivi par la démission de l’une des responsables de la commission, jette le trouble sur l’élection et risque de plonger le Kenya dans une nouvelle crise électorale, dix ans après les massacres de l’élection présidentielle 2007 qui avaient fait au moins 1700 morts.

 

Pourquoi Raila Odinga, candidat malheureux aux élections présidentielles de 2007 et 2012 et participant certainement à sa dernière course électorale, a-t-il finalement retiré sa candidature le 10 octobre, alors qu’il avait lui-même réclamé de nouvelles élections pour remplacer les résultats « frauduleux » du premier scrutin ? La décision historique de la cour suprême représentait pour Odinga une victoire politique, mais il réclamait également la démission de la commission électorale responsable du premier scrutin, estimant qu’il ne pouvait y avoir d’élection libre sans une commission impartiale. Le gouvernement ayant refusé de réformer la commission électorale indépendante (IEBC), Odinga a choisi de rentrer dans un bras de fer politique.

Depuis le 10 octobre, le Kenya est dans une impasse 

Sans l’opposition, ou du moins sans la principale coalition d’opposition, il ne peut y avoir d’élection crédible ni de gouvernement légitimement élu. Odinga affirme qu’aucune élection n’aura lieu le 26 octobre, même si la justice kenyane a indiqué que le scrutin se tiendrait comme prévu. Depuis le désistement d’Odinga, les manifestations sont quotidiennes dans les grandes villes du pays. Jeudi, Odinga a finalement appelé à les suspendre suite à la mort de plusieurs manifestants.

La situation s’est encore aggravée le 18 octobre suite à la démission d’une membre de la commission électorale indépendante (IEBC). Affirmant craindre pour sa vie dans le climat actuel de tensions, Roselyn Akombe a quitté le Kenya. Il est vrai que quelques semaines avant le premier scrutin, un membre important de l’IEBC avait été torturé et assassiné, ce qui est révélateur de la vulnérabilité des membres de la commission face aux intimidations et aux pressions politiques. Depuis New York, Akombe a traité le processus de « mascarade » et affirmé qu’il était impossible à l’heure actuelle que l’élection du 26 soit libre et transparente. Ce désaveu résonnant mine encore plus la crédibilité de l’institution et renforce la position de l’opposition. Qui au Kenya croit encore en la capacité de l’IEBC à organiser des élections transparentes ? Le 19 octobre, pour calmer la polémique et donner des gages à l’opposition, le directeur de la commission – une des figures les plus décriées par Odinga- a pris un « congé » de trois semaines. Cependant, Odinga ne semble pas considérer cette nouvelle comme un engagement suffisant de la part de l’IEBC.

Dans la rue, la fébrilité cède à la lassitude. Depuis 2007, la population est lasse de ce feuilleton politique sans fin et sans lois, qui pourrait avoir de très lourdes conséquences pour la stabilité politique et économique du pays. En 2007 les violences post-électorales avaient fait plus de 1700 morts, et chaque scrutin depuis se passe dans l’angoisse de nouvelles violences. En engageant ce bras de fer, Odinga joue avec le feu. Stratégiquement, il n’a rien à perdre en menaçant de boycotter des élections qu’il ne pourrait pas remporter. La population kenyane, en revanche, risque de payer au prix fort le duel immature qui oppose depuis des années Odinga au président Kenyatta.

Quelle sera l’issue de la crise actuelle ?

Personne ne se risque à prédire ce qui se passera le 26 Octobre, car l’ultra-personnalisation de cette crise rend totalement imprévisible son développement. Une chose est sûre : si Kenyatta maintient l’élection sans la participation d’Odinga, l’élection ne sera ni crédible, ni légitime, ni pacifique. Kenyatta devra passer en force, en s’appuyant sur l’armée, pour empêcher le blocage des bureaux de votes par les manifestants pro-Odinga, puis pour contenir les manifestations qui suivront son élection. On peut s’attendre à une ou plusieurs journées de violence et à une impasse politique – du type de celles dont « on sait quand elles commencent, jamais quand elles se terminent ».

D’un point de vue plus optimiste, on peut envisager la possibilité d’une solution négociée à la crise. Kenyatta n’a pas intérêt à utiliser la violence, lui qui a déjà été poursuivi à la CPI pour les massacres de 2007. Les manifestations organisées par Odinga ne sont pas aussi impressionnantes qu’il l’espérait, et il n’est pas certain de pouvoir maintenir dans la durée la pression contre Kenyatta. Les Kenyans, surtout dans les villes, sont lassés par la répétition des « élections à problèmes » et l’ultra-personnification de la politique nationale. Le Kenya s’était sorti de la crise de 2007 en négociant le partage du pouvoir exécutif. Kenyatta s’était retrouvé vice-président, et Odinga premier ministre. Cette solution pourrait être remise d’actualité aujourd’hui. Elle permettrait de rassurer les électeurs d’Odinga et de leur montrer qu’ils auront un canal d’accès au pouvoir exécutif. Cette solution obligerait Kenyatta à la cohabitation, mais lui permettrait de sortir la tête haute de la crise, sans avoir recours à la répression et sans risquer des poursuites ultérieures à la CPI.

La balle est dans le camp d’Odinga, qui a laissé toutes les options ouvertes en affirmant : « Il y a plusieurs manières de tuer un chat. Je vous dirai comment tuer un chat le 25 Octobre ». En d’autres termes, sa stratégie n’est pas encore établie. Jusqu’à la veille du scrutin, le bras de fer est engagé, pour le meilleur comme pour le pire.

Lyse Mauvais