Avec la victoire du parti démocrate aux élections législatives de 2009, on assiste à une résurgence des forces nationalistes au Japon. Défendant la mémoire et les particularismes, elles militent pour accroître l’influence de Tokyo sur la scène internationale, notamment par la restauration militaire.

LE nationalisme siège désormais aux plus hautes fonctions de l’État. Shinzo Abe, depuis 2006, n’a eu de cesse de rendre au Japon son rang parmi les autres puissances asiatiques. L’une des tendances de ses mandats successifs est l’engagement du Japon dans une course à l’armement sans précédent, avec un budget de plus de 41,4 milliards de dollars. Le Japon adapte notamment sa réponse militaire aux pressions de ses voisins, comme la menace chinoise à la suite d’un contentieux territorial concernant certaines possessions insulaires, ou encore les provocations nord-coréennes. En effet, en février 2017, le Japon a accusé la Corée du Nord d’avoir tiré trois missiles en mer du Japon. Shinzo Abe a déclaré que le Japon « ne peut pas tolérer les actes provocateurs de la Corée du Nord », évoquant une « grave menace » pour la sécurité du pays.

Difficultés économiques

Cependant, cette politique de défense de plus en plus affirmée est remise en question par une partie de la population japonaise. Elle fragilise également l’équilibre en Extrême-Orient, car elle suscite la défiance de la Chine et des deux Corées. L’économie japonaise connaît par ailleurs des contrariétés depuis plusieurs années. Comme l’explique Claude Meyer dans son ouvrage Chine ou Japon, quel leader pour l’Asie ? (2010), la croissance japonaise est devenue négative dès 2008, avant même que la crise mondiale n’atteigne son paroxysme. La domination du Japon dans les produits haut de gamme comme dans le secteur des technologies est affaiblie, à la suite du tarissement de la demande extérieure. Ces difficultés ont provoqué une chute des exportations japonaises et des investissements domestiques et, par conséquent, une augmentation du chômage et un recul des salaires. Les ménages pressurés et l’insécurité économique des différentes classes sociales rendent la population plus sensible aux discours nationalistes.

Une jeunesse nationaliste ?

Les jeunes qui ont grandi dans le sillage de la crise financière et se perçoivent sans horizon économique sont considérés comme la catégorie la plus sensible aux nouvelles politiques gouvernementales. Depuis les années 2010, on remarque un regain d’intérêt d’une partie de la jeunesse pour les idées nationalistes. Ce phénomène nouveau concerne essentiellement les jeunes hommes de moins de trente ans. Il se développe grâce à l’anonymat permissif d’internet, notamment à travers le récent mouvement des « netto uyoku », des activistes de droite, ayant abouti, même si cela reste peu courant, à des manifestations de groupes nationalistes dans les principales villes de l’archipel. Dans la classe politique conservatrice au gouvernement, nombreux sont ceux qui souhaitent rendre au Japon son prestige passé, en particulier à travers une action internationale toujours plus ambitieuse. La droite souhaite « tourner la page de l’après-guerre ». Il s’agit d’éluder la rupture de 1945, afin de restituer au Japon sa place sur le plan international. Pour ce faire, elle cherche à abroger l’article neuf de la Constitution, voté en 1946 sous l’occupation américaine, qui impose au Japon un « pacifisme d’État ».

Le « Nippon Kaigi »

Depuis l’accession de Shinzo Abe au pouvoir, l’influence du « Nippon Kaigi », un des lobbies les plus puissants et les plus discrets du Japon, s’est décuplée. Presque inconnu du grand public, il a été fondé par le frère du premier ministre en 1997 et compte parmi ses membres de nombreux ministres et une grande partie des parlementaires. La promotion par le Nippon Kaigi d’une « identité japonaise immémoriale » se traduit par exemple par la réforme des manuels d’histoire et le retour du religieux sur la scène politique. Certains membres du gouvernement se rendent publiquement dans les temples pour remettre en avant la religion shintoïste. Il s’agit surtout de magnifier la figure de l’empereur comme chef spirituel des cultes nationaux.

Mais l’un des principaux freins à cette politique de réaffirmation nationale est la question de la narration historique, notamment au sujet de l’action du Japon durant le second conflit mondial et du traitement réservé aux prisonniers de guerre et aux populations civiles par l’archipel durant son expansion en Asie-Pacifique entre 1937 et 1945. Cette narration reste une source de vives tensions entre le Japon et ses voisins, notamment la Corée.

Le processus de normalisation

Malgré tout, comme le souligne Claude Meyer, le Japon, souvent défini comme un « géant économique mais un nain politique », poursuit son processus de « normalisation ». En effet, puisque son influence politique internationale est sans rapport avec son impact économique, le Japon aspire à une liquidation de l’exception japonaise, qui le paralyse depuis des années, pour avoir enfin les mains libres dans ses décisions internationales. Il deviendrait du même coup un pays « normal ». En 2015 est votée une  nouvelle clause légale qui permet au Japon d’intervenir pour protéger un allié dans un conflit, ce qui l’autorise de facto à organiser sa défense en contournant l’article neuf.

Le gouvernement déploie d’importants efforts diplomatiques. S’il développe les secteurs de défense en multipliant régulièrement son budget militaire, c’est toujours à dessein d’augmenter son poids politique et sa légitimité en tant que grande puissance asiatique. Il tente ainsi de reprendre un certain contrôle sur l’échiquier politique de l’Asie, face à une Chine qui se présente de plus en plus comme le centre de gravité des espaces eurasiatiques et pacifiques.

Aude Perronet