L’île de Chypre est divisée depuis 1974 entre la République de Chypre, à majorité de Grecs ethniques, et la République turque de Chypre du Nord, essentiellement turcophone et musulmane. Celle-ci n’est reconnue ni par l’ONU ni par l’Union Européenne, dont la République de Chypre fait partie. Ce conflit qui inflige une division géographique et ethnique artificielle à une île qui n’avait jamais connu que l’unité, est au coeur d’importantes tractations diplomatiques visant à mettre fin à la partition et à liquider ce conflit paralysé, afin de supprimer un noeud d’instabilité potentiel dans une Méditerranée orientale de plus en plus troublée par les guerres du Proche-Orient et la rivalité entre l’OTAN et la Fédération de Russie. Or, les tensions entre la Turquie et l’Europe et les échecs successifs des plans de paix – pas plus heureux dans cette ancienne colonie britannique qu’ils ne l’ont été dans l’ancien mandat britannique de Palestine – semblent geler les négociations de réunification. 

Oliviers en Méditerranée (Photographie de Talia Maidenberg ©)

Oliviers en Méditerranée (Photographie de Talia Maidenberg ©)

LE passage de 2016 à 2017 a été marqué par une reprise du dialogue entre communautés chypriotes pour mettre fin à la division politique de Chypre. Cette île de 9 250 km2 située à l’Est de la Méditerranée, au sud de l’Anatolie, est le théâtre d’une des plus anciennes disputes territoriales au monde. Depuis 1974 l’île est coupée en deux partie par une zone démilitarisée surveillée par l’ONU, appelée « Ligne Verte », séparant même la capitale, Nicosie, en deux parties structurellement distinctes. Cette situation rappelle bien sûr celle de Berlin à partir de 1961 et la séparation des deux Allemagne ; mais la réunification de Chypre se fait toujours attendre. Cette attente est d’autant plus longue que la situation implique plus d’acteurs internationaux, des litiges mémoriaux et une distinction indubitablement importante entre Chypriotes Grec orthodoxes et Chypriotes Turcs musulmans.

L’histoire de l’île de Chypre est marquée par plusieurs changements de souveraineté, une mixité de population relativement importante et des jeux de pouvoirs entre empires coloniaux et/ou communautés ethno-confessionnelles. En 1571, Chypre est conquise aux Vénitiens par l’Empire ottoman qui y installe une minorité turque afin de faire fonctionner son modèle administratif. Pour obtenir l’aide de l’Empire britannique contre la Russie, la Sublime Porte fait de l’île un protectorat britannique en 1878, maintenant sa souveraineté de jure mais perdant tout contrôle sur Chypre de facto. En 1923,le Traité de Lausanne fait passer l’île sous souveraineté britannique. L’administration ottomane est maintenue, ce qui exacerbe les tensions nationalistes qui émergent à travers l’idée d’Enosis (ou union des peuples grecs) et ravivent les velléités de rattachement de l’île à la Grèce. Les lendemains de la seconde Guerre Mondiale et le contexte des décolonisations participent à remettre en cause le pouvoir britannique qui joue des tensions communautaires pour se maintenir jusqu’à l’indépendance le 16 aout 1960. Les tensions subsistent et éclatent en 1964 lors d’un conflit ouvert qui se conclut définitivement en 1974 par l’intervention militaire de la Turquie qui envahit le tiers nord de l’île. L’ONU s’interpose immédiatement et met en place la Ligne Verte qui sépare encore aujourd’hui les deux parties de Chypre.

Une question d’actualité

La question chypriote est une question de géopolitique et d’actualité d’une forme bien particulière : elle ne se concentre pas autour d’un conflit ouvert mais au contraire d’un statu quo gelé depuis 1974. Cette question s’est nettement compliquée en 2004, lors de l’entrée de la République de Chypre dans l’Union européenne, où elle représente l’île toute entière bien que le gouvernement officiel, reconnu à l’ONU et par la communauté internationale, ne contrôle que les deux tiers sud. La question chypriote est redevenue d’actualité en décembre 2016 lors de la réouverture des négociations pour une solution durable à cette situation de post-conflit qui semble n’avancer que par petites touches.

De nombreuses propositions ont été faites, toujours sous l’égide de l’ONU, à l’instar du plan Annan de 2004, mais aucune n’a porté ses fruits ni même atteint le statut d’accord. Depuis quarante-trois ans, les négociations n’ont abouti qu’à des petites avancées, parfois significatives. L’ouverture de points de passage contrôlés sur la Ligne Verte en 2003 ont surpris et marqué officiellement le début de l’ouverture. Certains y ont vu une échappatoire à la pression sociale pour les autorités de Chypre Nord frappée d’une crise économique, mais beaucoup y ont vu un symbole d’espoir. L’ONU et l’Union Européenne, dont la République de Chypre est membre, affirment leur volonté de résoudre le conflit. Le Secrétaire Général de l’ONU, M. Guterres, a fait de la réunification de l’île une des promesses de son mandat. La présence de Jean-Claude Juncker, ainsi que de Federica Mogherini, pour encadrer les négociations de cette année montre l’importance que l’Union Européenne donne à cette question.

Le rôle des Etats-Unis dans le conflit

L’île est aussi le théâtre d’un jeu de pouvoir géopolitique atypique. Comme nous l’avons dit précédemment, la République de Chypre, seul Etat officiellement reconnu sur l’île de Chypre mais ne contrôlant que la partie sud, est membre de l’Union Européenne. Si c’est bien l’île dans son intégralité qui a adhéré à celle-ci, la partie nord est considéré sous occupation de l’armée Turque, bien que la Turquie soit un Etat candidat. De plus, la communauté chypriote grecque a toujours eu des liens avec la Grèce qui a longtemps soutenu l’Enosis avant de soutenir l’adhésion de Chypre à l’UE. Enfin, le Royaume-Uni, ancien colonisateur, a maintenu deux zones de souveraineté en l’espèce des bases militaires d’Akrotiri et Dhekalia, utilisées par exemple pour lancer les bombardements sur la Syrie. Bien sûr, l’Histoire retient que les Etats-Unis ont eu leur mot à dire concernant une invasion militaire de la part d’un pays-membre de l’OTAN, alors que les armes américaines sont vendues à leurs alliés avec pour seule condition de ne pas être utilisées dans une opération militaire agressive. Mais leur rôle s’est largement estompé depuis l’entrée de l’île dans l’UE.

C’est donc une situation qui, si elle est simple et claire sur le papier selon le droit international, relève d’un jeu de pouvoir complexe. Officiellement, seul la République de Chypre est reconnue et toute l’île lui appartient mais la partie nord n’est pas reconnue et échappe donc au contrôle du gouvernement officiel. Toutefois, la présence de quelques 30 000 soldats turcs sur son territoire place Chypre Nord dans une position ambigüe. La République Turque de Chypre du Nord (RTCN), auto-proclamée en 1983, n’est reconnue que par la Turquie, même si celle-ci tente d’imposer Chypre Nord comme un territoire turc malgré les réticences des Chypriotes Turcs se considérant avant tout chypriotes. La RTCN, bien que démocratique, ne bénéficie d’aucun statut international et dépend principalement des fonds turcs pour se maintenir.

Un conflit européen 

Le conflit chypriote est un conflit européen, plus encore que la guerre de Yougoslavie puisque ses retombées touchent encore aujourd’hui un Etat-membre. La situation entre les deux Chypre est mise en péril par le refus de coopérer de la Turquie d’Erdogan qui y voit une manière de montrer sa détermination face à l’Union Européenne avec qui les relations sont de plus en plus tendues. Si les représentants des deux communautés chypriotes trouvent petit à petit des solutions partielles lors des négociations, Erdogan a affirmé que jamais l’armée turque ne partira de l’île, ce qui non seulement interdit toute résolution générale du conflit, mais aussi entre en pleine contradiction avec la candidature de la Turquie à l’Union. Beaucoup croient prédire avec certitude le futur de l’île de Chypre, mais les visions contradictoires oublient souvent le travail de fond qu’effectue l’Union Européenne pour effacer la Ligne Verte.

Pierre Le Mouel-Grau