Interview de Vincent Hubac
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Pasteur au Foyer de l’Âme, paroisse de théologie libérale, Vincent Hubac a siégé au conseil national de l’Église Protestante Unie de France. Il est membre de l’association C.i.e.u.x., qui promeut un dialogue inter-religieux et laïc à l’échelle locale.


Quel est le rapport de la théologie libérale aux textes et aux rites de
l’Église ?

La théologie libérale est une théologie ouverte, c’est-à-dire quelle ne s’enferme pas dans des dogmes. Elle a pour principe de remettre en cause et de rechercher la vérité en se tournant vers l’humain et sa richesse. Le théologien libéral accorde une très grande liberté vis-à-vis des dogmes, et entretient un rapport très souple à l’interprétation de la Bible. On applique systématiquement une lecture historico-critique qui prend en compte les contextes sociaux de l’écriture des textes sacrés. Enfin, le théologien libéral définit sa relation à Dieu comme une relation libératrice. Une position qui, je l’entends, n’est pas aisée : on a très vite tendance à tomber dans une lecture cadenassée si l’on qualifie les paroles de Dieu d’absolues.   

On trouve dans la Bible une liste d’interdits portant sur la société, notamment sur la place de la femme et sur l’homosexualité. Quel crédit les croyants adeptes d’une théologie libérale doivent-ils leur apporter ?

C’est une très bonne question. Avant toute chose, je crois qu’il est nécessaire de se souvenir que la Bible a été écrite, grosso modo, il y a vingt-cinq siècles. Aussi s’agit-il de recontextualiser ces textes et ces interdits : s’ils étaient applicables à une époque, ils ne le sont pas forcément aujourd’hui. Comment trancher alors, me direz-vous ? Quel crédit apporter à quels écrits ? Eh bien, il convient d’abord d’accepter de croire en un Dieu plutôt que dans un texte écrit et tangible. Ainsi pensé, le rapport à Dieu et aux textes sacrés peut-il être libérateur. La lecture de la Bible se fait sous le signe de la méditation. On ne sacralise pas, au risque de tomber dans l’idolâtrie, ou dirons-nous, dans une sorte de « bibliolâtrie ». La Bible est un recueil de libertés, et la considérer comme une liste d’interdits est un danger.

Si la lecture de la Bible est plutôt libre et libératrice, une question se pose alors : est-on responsable de ses actes envers soi-même ou envers l’autorité religieuse ?

Chez les protestants, on croit en un pardon divin. L’homme est imparfait, prisonnier de ses vices. Dieu est celui qui offre la grâce pour le libérer. Dieu est celui qui permet de ne pas se sentir écrasé par le sentiment, universel, de culpabilité. Habituellement, les cultes et les messes commencent par ces paroles : « La grâce et la paix vous sont données de la part de Dieu et de Jésus Christ. » Le pardon est la première chose accordée. Ensuite, chez les protestants, on se confesse à Dieu directement, c’est-à-dire que l’on ne se place non pas face à un prêtre mais face à Dieu, face à son amour en lequel on peut avoir toute confiance. Par ce biais, le croyant est à la fois responsabilisé et libéré : il remet sa vie imparfaite à Dieu en sachant qu’il ne sera pas condamné. Cette responsabilisation est différente chez les catholiques, lesquels suivent des démarches (confession, pèlerinage…) et un programme collectif qu’on leur impose, en vue de laver leurs fautes. Chez nous, la conscience du croyant se rapporte à elle-même, et non pas à une tierce personne. Ceci étant dit, rien n’empêche un fidèle de venir se confier à un pasteur et se reposer sur la religion, non pas considérée comme une autorité mais comme un auxiliaire, pour partager un doute ou une faute.

Si elle n’est pas qu’autorité, l’Église reste un guide pour plus d’un fidèle. Est-ce que, pour autant, l’Église doit avoir son mot à dire sur les faits de société ?

L’Église est au centre de la société. Elle y représente un pouvoir conséquent. Il suffit de faire le total de tous les fidèles qui se rendent à l’office, toutes religions confondues, pour se rendre compte que l’Église a forcément un impact sur la société. Cet impact n’a pas à être caché ou tu. L’Église n’a pas à adopter une posture de grande muette : elle est à même de donner son avis comme peuvent le faire les philosophes, les sociologues ou encore les théologiens. Cet avis, par ailleurs, ne doit compter que comme une opinion : il ne pourrait être imposé à quiconque ne veut pas l’entendre. La preuve : les prises de positions de l’Église ne s’accordent pas toujours. L’année dernière, les églises protestantes étaient tantôt en faveur, tantôt contre les questions du « Mariage pour Tous », par exemple. Les églises protestantes n’agissent pas, comme pour les églises catholiques, en fonction d’une unité centralisée par le Pape. Il me semble que l’Église n’a pas à exhiber une prise de position si c’est pour cloisonner la pensée du fidèle. L’Église peut faire partie du débat public sans brandir son signe religieux, et inclure tous les fidèles. Il est fondamental de laisser libre le fidèle de prendre position dans les sujets de société qui le concernent. Si l’on ne sépare pas le religieux du laïc, le vivre ensemble ne fonctionnera pas.

Propos recueillis par Cassandre Begous