Tyamara Nes est philosophe et économiste. Il a reçu le prix Nobel d’économie sociale et solidaire en 2014. Il est l’initiateur du Mouvement pour la Paix pluraliste dans la Raison, et vient de publier aux éditions de demain Justice(s).

La Gazelle: Pouvez-vous nous présenter les grandes lignes du mouvement dans lequel vous vous inscrivez ?

TYAMARA NES : Nous partageons la conviction que l’Occident s’est trop longtemps fourvoyé sur la nature de la raison, ce qui n’a eu que des conséquences néfastes. En effet, les philosophes se sont toujours accordés sur l’idée que la raison, par la confrontation des arguments et par le débat d’idées, contribuait à la résolution de conflits irrationnels, voire permettait une forme d’entente. C’est à mon avis tout à fait erroné. Les philosophes n’ont jamais réussi à se mettre d’accord. Certes, il ne s’agit pas d’une violence physique, mais il est aisé de se rendre compte que les réfutations verbales sont agressives. Il y a une terrible volonté d’écraser autrui dans le savoir, qui, je l’avoue, m’effraie. Il suffit de noter le champ lexical du débat d’idée : la disputatio au Moyen Âge, la joute, la confrontation, la polémique, et j’en passe ! C’est à faire frémir. J’ai l’espoir que tout cela est derrière nous et n’appartient pas à l’avenir du XXIe siècle. Le but du MPPR est d’assurer une nouvelle voie paisible à la raison, qui de surcroît soit ouverte à tous, sans aucune forme d’exclusion par l’argumentation. Pourquoi réfuter ? Il suffit de nuancer, d’ouvrir à la diversité, de tolérer la pluralité !

Je préfère cesser d’affirmer plutôt qu’imposer à autrui des vérités.

Vous vous placez donc en rupture avec l’histoire de la philosophie ?

Je pense qu’une des premières choses à faire consiste à disqualifier une bonne fois pour toutes la tradition philosophique violente. Entendez ici toute pensée qui produit des définitions complètes et affirmatives, toute pensée qui argumente contre une autre pensée. C’est à mon sens une forme de fondamentalisme, et nous gagnerions en lucidité à la nommer ainsi. D’ailleurs, les logiciens du XIXe siècle nous ont appris que la vérité est une propriété intrinsèque de toute affirmation : affirmer quelque chose, c’est affirmer en même temps que c’est vrai. Dans ce cas, je préfère cesser d’affirmer plutôt qu’imposer à autrui des vérités. Puisque je souhaite de tout coeur qu’il en soit de même pour tous les philosophes, afin que nous vivions en paix et loin de toute tentative de monopolisation de la violence verbale, soi-disant légitime, il faut que nous engagions une vaste entreprise de neutralisation de la philosophie violente (et de tous ses suppôts : les tendances à l’affirmation et à l’argumentation exclusive).

Une telle neutralisation est-elle véritablement possible ?

J’en suis persuadé. Nous avons pour ce faire un argument imparable, ayant de surcroît la faveur des sociétés contemporaines. Il est d’une élégante simplicité, il porte l’étendard de la paix, mais surtout, il est à la portée de tous, sans aucune discrimination d’intellect. Il peut prendre la forme d’un « C’est bien plus compliqué », comme d’un « La réalité est plus nuancée ». Nous pouvons l’adapter en réponse à n’importe quelle définition proposée par la philosophie violente, sans jamais rentrer dans un rapport de force. Regardez : Carl Schmitt, un exemple paradigmatique de la philosophie violente, définit la politique comme la distinction ami-ennemi. Vous avez simplement à glisser, avec un ton bienveillant : Tout de même, la réalité est plus complexe. Ce qui est merveilleux, c’est qu’une fois ces paroles prononcées, la discussion est immédiatement terminée. Bien sûr que la réalité est plus complexe que des mots, tout le monde le sait ! Vous n’avez d’ailleurs même pas besoin de savoir ce que vous désignez par réalité. Vous êtes au-delà de la discussion, vous êtes déjà dans l’espace de la vaste tolérance raisonnable.

Quand il est question de petits enfants, ou de minorités,
vous ne pouvez qu’avoir l’assentiment de vos lecteurs.

Y a-t-il d’autres techniques argumentatives que vous privilégiez ?

L’usage de cas-limites ou de contre-exemples est très utile. En faisant preuve d’imagination, nous pouvons toujours en trouver. Je conseille de rechercher des contre-exemples émouvants, qui illustrent à quel point les définitions affirmatives sont brutales et coercitives envers les individus qui ne rentrent pas dans leurs standards. Quand il est question de petits enfants, ou de minorités, vous ne pouvez qu’avoir l’assentiment de vos lecteurs. Mais ce qui doit sous-tendre l’argumentation, c’est la volonté immuable de préserver la diversité du réel, la singularité de chaque situation et la liberté de chaque point de vue. Rappelez-le, constamment. Il ne faut jamais hésiter à reformuler la bonne cause. L’avantage immédiat, c’est que cela vous permet de ne jamais avoir besoin de faire d’affirmations. Or, affirmer quelque chose, c’est se soumettre à la critique, c’est encourager la violence verbale potentielle ! C’est précisément ce que nous nous devons d’éviter, en pacifistes. Ainsi, les techniques que je viens de vous exposer sont conformes à notre idéal de non-violence, puisqu’elles permettent de disqualifer tout en n’affirmant jamais rien.

Comment, dans ce cas, résoudre des problèmes philosophiques ?

Bien sûr, en tant que philosophe, je me dois parfois d’offrir des solutions aux situations, et de ne pas simplement désigner les multiples nuances de la réalité. Néanmoins, afin de ne pas trahir mon idéal de paix, j’ai élaboré une technique qui me semble conforme à ces deux exigences. C’est ce que je nomme « l’appel à la raison ». Il s’agit, à la fin d’un chapitre ou d’un ouvrage, de proposer que chaque situation soit résolue selon un raisonnement public pacifiste, hypothétique, ayant lieu selon ses propres modalités, dans un moment futur opportun, quelque part. Il permettra de prendre des décisions adaptées. Je n’ai ainsi pas besoin d’imposer une description coercitive, mais j’apporte ma contribution à la raison humaine. Soulignons encore à quel point l’attitude des anciens était puérile eu égard à la nôtre. Alors que, à la fin d’un ouvrage, ils s’obligeaient à intégrer des objections, ou même des anticipations d’objections (remarquez à quel point l’intériorisation de la violence était forte !), nous avons simplement à finir, gaiement, en annonçant : « Tout ce que je viens de dire n’est qu’une certaine approche, qui se doit d’être nuancée, parfois mise de côté, face à la pluralité des situations ».

Propos imaginés par Elsa Sonntag

Photographie par Roman Cadre

Photographie par Roman Cadre