Alors que le terme de “chute” prend avec le religieux une connotation péjorative, rappelons que l’humain en s’incarnant, se rapproche du monde et des choses. L’art traduit ce mouvement de la pensée vers la matière, aussi bien chez le peintre Ambrogio Lorenzetti, que chez le poète Francis Ponge. 

ange déchu

 

Chute provoquée par le diable, lui-même ange déchu. Chute qui divise, brise le lien entre l’humain et le divin, qu’il faut religere. La chute d’Adam, c’est le passage d’un état d’innocence à celui de souffrance et de labeur, c’est un éloignement par rapport à Dieu. Les mots ne manquent pas pour faire de la chute le symbole de la décadence et de la douleur. Dieu lui-même est tombé sur Terre, et s’est fait mal, très mal. Mais cette douleur est peut-être l’unique preuve qu’une idée, un concept existe réellement.. Quand bien même elle serait négative, la chute pourrait produire bien plus qu’elle ne fait perdre : elle produit de l’existence. La chute est une venue, une mise en présence, une mise en chair. . Voici notre pari : la chute, ce n’est pas choir, c’est prendre chair.

Dans la théologie chrétienne, l’Incarnation est ce moment où le Verbe se fait chair et où Dieu s’ouvre au monde des hommes. Tout prend alors un sens nouveau, et l’Ancien Testament est lu comme la figuration de la venue du Christ. C’est le moment où Dieu, qui était absence, se fait présence. L’insurmontable transcendance, qui faisait que tout homme naissait, vivait et mourait comme déchu depuis le « péché originel » et la chute d’Adam, est dépassée par la « chute » de Dieu sur Terre incarné par Jésus. Alors l’existence des hommes est potentiellement pénétrée par le divin, ce qui était jadis interdit. On pourrait aller jusqu’à dire que la chute d’Adam dans l’existence charnelle, avant rattachée au mal, est empreinte d’un nouveau sens. Elle marque le début de l’histoire des Hommes : il a bien fallu qu’Adam chute pour qu’il assume une descendance, et que sa descendance chute perpétuellement dans l’existence charnelle pour qu’elle se prolonge. Mais l’Incarnation n’ajoute pas seulement à l’homme, elle ajoute aussi à Dieu qui se fait chair. La chute n’est dès lors plus une négation vis-à-vis de Dieu, mais une réalisation. L’infini pénètre le fini et le fini l’infini : l’idée de Dieu se fait totalité. Ce qui se résume dans cette phrase devenue sentence dans le monde chrétien : “Dieu est devenu homme pour que l’homme devienne Dieu” (Saint Athanase). Dieu n’est plus une nature qui aime à se cacher : la chute dévoile.

 

Dieu est devenu homme pour que l’homme devienne Dieu” (Saint Athanase)

Le mystère de cette chute, Ambrogio Lorenzetti tente de le figurer dans son Annonciation (1344), que commente Daniel Arasse (Histoires de peintures). Le tableau représente sur un fond d’or l’archange Gabriel à genou et Marie. Si le tableau respecte le canon des Annonciations (la colombe, image de l’Esprit Saint, se dirige vers la Vierge ; Gabriel est à gauche et à genou, Marie à droite), la colonne, symbole du Christ, est mise en avant au centre du tableau, et descend du haut du fond d’or pour se matérialiser sur le pavement. C’est dans ce passage entre la partie haute et la partie basse du tableau que celui-ci devient lui-même incarnation. Car la colonne n’est pas peinte, mais gravée. Par le choix d’inscrire la colonne dans la dimension, l’Incarnation n’est pas simplement représentée, elle est figurée : c’est le passage de l’esprit dans la matière. Le tableau, alors, se transfigure.

À une époque où les peintres commencent à inventer la perspective, l’incarnation prend d’autant plus de sens. Ici, précisément, la colonne qui s’enfonce dans le sol -en perspective- figure l’idée que l’incommensurable est désormais mesurable pour l’homme. L’humanité devient capable de percevoir le divin, et même de le toucher. Ce qui était seulement pensable, sinon imaginable, prend chair et donne une vie nouvelle à la matière. Un tableau n’est plus une simple image peinte sur une surface plane, mais le moment d’une rencontre entre le divin et le regard humain. La chute n’est plus synonyme d’échec, de décadence ou de division, mais devient une réunion, une mise en commun de deux natures qui s’opposaient, et qui là se réalisent l’une dans l’autre.

 

Est comique selon Bergson ce qui échoue à s’incarner véritablement

 

Si l’une de ces deux natures – l’esprit et la matière, le divin et l’humain- étouffait l’autre, la chute ne serait plus aussi productive, elle serait même comique. Est comique selon Bergson (Le Rire), ce qui échoue à s’incarner véritablement. Quand l’humain s’efface derrière une pure forme, nous rions de ce que cette forme l’a encadré, figé. Somme toute, le comique, c’est “du mécanique plaqué sur du vivant.” Pourquoi la servante rit-elle d’un Thalès qui, marchant en regardant les étoiles, tombe dans un puit ? C’est que le personnage vivant est brusquement ramené à une loi mécanique contraignante, celle de chute des corps. Il est victime de ce qu’il croyait pouvoir contempler librement. “Ce sont bien les coureurs d’idéal qui trébuchent sur les réalités, rêveurs candides que guette malicieusement la vie.” Le comique est bien l’échec d’incarnation d’une idée, d’une pensée ou d’un sens. Le comique résulte d’un décalage, d’un jeu entre un sens ou une idée qui devait s’incarner et un corps.

Mais “l’immatérialité qui passe dans la matière est ce qu’on appelle la grâce”, nous dit encore Bergson. Une danseuse est gracieuse quand les formes et les mouvements qu’effectue son corps traduisent parfaitement un sentiment ou une passion. Son corps se met à produire de la pensée et des images, tout comme le tableau de Lorenzetti pense.

De même un objet, aussi banal qu’il soit, peut se révéler créateur, si sa matière contient du sens. Un objet peut devenir poétique, non pas comme celui sur lequel se surajoute un sentiment humain, mais comme une matière qui contient elle-même ses potentialités propres, ses propres significations. Toute la poésie de Francis Ponge repose sur cette réévaluation de la matière.

“L’immatérialité qui passe dans la matière est ce qu’on appelle la grâce” (Bergson)

 

Si poiein, en grec, c’est faire, alors le poème liminaire du Parti pris des choses (“Pluie”), nous montre que les gouttes produites par la chute sont elles-mêmes productives. D’une “chute implacable”, d’une “précipitation sempiternelle sans vigueur”, les gouttes prennent forme une fois qu’elles ont rencontré la terre. Il faut s’imaginer tout le mouvement que crée cette chute, le ruissellement de l’eau sur les vitres et sur les toits, le lent égouttement en “berlingots convexes” suspendus aux accoudoirs des fenêtres… “Chacune de ces formes a une allure particulière ; il y répond un bruit particulier. Le tout vit avec intensité comme un mécanisme compliqué, aussi précis que hasardeux”. La chute d’eau éveille alors tous les sens qui se répondent : c’est l’enfant qui tire la langue pour goûter l’eau de pluie, l’odeur des pavés mouillés, la résonance des sons… Ce qui était vapeur planante s’alourdit et prend vie dans la matière : la chute, c’est le moment fécond d’une naissance, c’est une mise au monde.

Mais Ponge ne prolonge pas la tradition du poète-prophète, celui qui contemple une Nature grandiose ou quelque Idée. Il est un humble réparateur de ce qui est tombé dans l’indifférence et l’anonymat. Il s’humilie comme le Dieu sauveur d’une humanité déjà créée. Il fait chuter toute poésie dans la matérialité.

La poésie de Ponge refuse la dimension purement spirituelle de la création littéraire et se rabat sur sa dimension corporelle. Une formule est poétique quand la vibration de la gorge, le mouvement de la langue et des lèvres, mais aussi le contact de la plume sur la feuille y sont perceptibles. Un état d’âme n’est pas poétique tant qu’il ne traverse pas le corps. La poésie traduit donc l’épaisseur du corps, ses gestes, et non une parole divine : il faut “une même secousse de l’esprit et du poignet” (“Notes pour mon Picasso-Draeger”). Le seul pari de vouloir décrire des objets du quotidien (“Le pain”, “L’huître”,  “L’orange”, “Le cageot”, “La bougie”), ramène le monde poétique de Ponge aux plus petits détails de la matière et aux subtiles sensations qu’elles produisent. Comme dans l’Annonciation de Lorenzetti, l’enjeu n’est pas de représenter mais de figurer un mouvement de la pensée qui se fait chair.