L’Europe souffre d’une crise de conscience historique. En effet, la désarticulation entre les deux pôles de la dialectique politique européenne – notre espace d’expérience et notre horizon d’attente – nous enferme dans une tyrannie du présent qui voile le sens du projet européen. Si l’Europe a réussi à unir les Etats, elle est toujours en butte avec les hommes. Comment comprendre que les peuples européens n’adhèrent au projet européen que par utilité ? Il semblerait que chaque étape de cette longue construction ait été sous-tendue par un présupposé souvent évoqué mais jamais défini : l’Europe serait plus qu’une construction politique, les peuples européens seraient les dépositaires d’un facteur unitaire, d’un fond commun que serait l’identité européenne. Le rêve européen repose sur l’idée que l’adhésion à l’union réveille cette identité en sommeil jusqu’à infuser dans les consciences des peuples un désir ardent de faire l’Europe. Or, il ne s’agit là au mieux que d’une demi-vérité. Aujourd’hui, l’identité européenne est un lieu vide, et la réalisation de la promesse d’union n’est possible qu’au prix de l’élucidation de cette question de l’identité.

Le projet politique démocratique, tel qu’il a pris racine dans les Etats-nations, est inextricablement lié aux identités personnelles et collectives. En effet, la démocratie est porteuse d’un paradoxe : elle se veut l’instauration d’une raison légitimatrice de l’autorité – et ce faisant, déchire le régime traditionnel des identités – tandis que d’un autre côté, son enracinement et son succès exigent une identification émotionnelle dont le résultat est de naturaliser le contrat social. La citoyenneté est plus qu’un engagement rationnel ; elle est aussi affaire d’identité.

L’Europe n’est pas une civilisation, elle n’est pas une histoire.

La forme actuelle de l’union européenne paie ainsi le prix de son péché originel : celui de méconnaître la nature même de l’identité et ses implications. L’identité n’est pas une question objective, elle se vit et se sent, elle appartient au domaine de la conscience. Elle suppose la permanence face aux contingences. On retrouve ici la fondation métaphysique de la problématique de l’identité : comment puis-je avoir une identité permanente alors que ma seule constance est de changer ? Cette inquiétude n’est pas absente du champ politique, elle prend la forme de la confrontation avec les « autres ». Ici l’identité n’est pas affaire d’inconnu ; elle est le domaine de l’identifiable. Se dire européen, c’est avant tout pouvoir reconnaître dans l’autre une part de soi-même, voir dans l’histoire de l’Europe, un fragment de la sienne propre.

Mais il y a un danger à faire de l’identité européenne un totem : l’instrumentalisation. Revendiquer une identité revient de facto à exclure. L’identité est un gage de sécurité, bastion de permanence dans une modernité affolante, jusqu’au refus du progrès et du changement. Dès lors mettre fin à la dépossession par les citoyens de l’objet politique qu’est l’Europe revient à partir à la recherche d’un fond commun suffisamment solide pour éviter les méandres de l’instrumentalisation de cet objet.

La première étape est l’évacuation des fausses évidences.

L’Europe n’est pas un continent. La vision géographique de l’Europe est stérile tant ses frontières actuelles sont le fruit de conventions. La frontière Est de l’Europe est une géométrie variable qui est ajustée en fonction du climat politique. La Russie jadis pleinement intégrée au jeu européen en est aujourd’hui exclue. Ensuite, l’Europe n’est pas une civilisation, elle n’est pas une histoire. Selon P. Valéry, les jalons de l’histoire de l’Europe dessinent un horizon historique commun : L’Europe cistercienne, l’Europe de la renaissance, L’Europe des révolutions… Il y aurait une convergence des styles et des politiques. Mais la culture européenne est avant tout une série de tensions entre ses pôles. En effet, il existe des éléments de culture européenne qui ont essaimé dans toute l’Europe jusqu’à faire croire à l’existence d’un espace d’expérience commun.

 

Or, partout ils se sont fondus dans le moule des singularités nationales. L’affirmation des Etats à l’époque moderne poursuivant leurs intérêts propres, souvent contradictoires, hypothèque toute chance de pouvoir trouver un terrain historique résolument commun à tous. Oui : les guerres de religions, la modernité scientifique et les guerres mondiales sont des phénomènes européens, mais l’événement ne fait pas l’histoire, seules la signification et la mémoire peuvent prétendre faire sens pour une collectivité ; et à ce jeu-là les mémoires européennes sont en conflits. Le romantisme est européen et il a fait de la « nation » un terme indépassable de notre vocabulaire : Renan n’est pas Fichte. Il en découle deux interprétations d’une même notion, pourtant européenne, l’une permet le droit du sol, l’autre ouvre la voie à Hitler. Phénomène européen, singularité nationale, ainsi va le reste.

Admettre que ces voix soient au mieux insuffisantes, au pire stériles, pour fonder la conscience européenne, c’est partir à la recherche d’un terrain commun pour sortir de la rhétorique de l’identité passive, c’est-à-dire assignée par autrui, définie par l’opposition, pour bâtir une identité active, positive, voire proactive. Devant des particularismes nationaux devenus historiquement insurmontables, les valeurs sont le seul ciment possible d’unité et d’identité européenne.

La République européenne exige que sa citoyenneté soit au moins aussi forte que celle liée aux Etats membres.

L’Europe est un projet politique. Ainsi, au-delà de toutes les divergences il y a une chose commune entre les peuples de l’union : nous partageons tous le même régime politique et la référence aux valeurs démocratiques est un élément central des identités nationales donc une base saine pour la construction d’une identité réellement européenne. Avec Jürgen Habermas faisons du « patriotisme constitutionnel » la pierre angulaire de cette nouvelle Europe.

Fonder l’identité européenne sur le respect de valeurs revient en réalité à mettre en lumière les ambiguïtés de la notion. Se pose alors un double problème de force inégale. D’une part, et de loin le plus important, peut-on réellement bâtir une identité uniquement sur des valeurs faisaient fi des contextes nationaux ? D’autre part, les valeurs démocratiques sont-elles suffisamment solides pour cela, à l’heure où la démocratie est plus ou moins remise en cause par les peuples eux-mêmes ?

 

Premièrement, la République européenne exige que sa citoyenneté soit au moins aussi forte que celle liée aux Etats membres, c’est ici que le bât blesse. En effet, elle ne porte pas elle même la charge symbolique et le même pouvoir de légitimation de l’autorité politique. Si dans les Etats-nations les peuples ont participé à la construction de l’autorité donc à sa légitimation, le projet européen souffre d’un double « déficit démocratique ». D’une part parce que l’Europe a été construite par le politique sans jamais associer le peuple, d’autre part parce que les peuples n’ont pas réellement de capacité décisionnelle : ni société civile européenne, ni sphère de communication politique n’existent réellement.

Deuxièmement, la notion même de valeur est fragile. Toujours elles sont transitoires, elles prêtent le flanc à être renversées à tout moment, et les valeurs démocratiques ne font pas exception. Partout en Europe on assiste à une perte de sens à un retour des rhétoriques nationalistes qui identifient démocratie et faiblesse et s’octroient le droit de mettre entre parenthèses certains acquis. L’ouverture à l’Est ne s’est pas faite sur la certitude du partage des valeurs communes mais sur une promesse, promesse qui semble de plus en plus compromise. L’Ouest ne fait pas exception.

Pour sortir de la crise de conscience historique européenne, il nous faut nous prescrire trois thérapies. La première est de reconnaître et d’appuyer l’existence d’une identité européenne. Un corpus de valeurs, bien que fragiles, apparaît comme le seul socle possible à l’identité européenne, en ce sens qu’il répond à l’impératif de l’identité : l’identification de la permanence. La deuxième thérapie revient à pallier le manque de capacité mobilisatrice des valeurs. Paradoxalement, l’avènement de l’Europe des Peuples n’est possible que grâce à la bonne volonté des Etats. En effet, elle exige de ces derniers une politique de volontarisme,  d’explicitation de la citoyenneté européenne, de ses symboles et de ses promesses.  Enfin, force est de constater que l’optique civique n’est pas une condition suffisante bien que nécessaire. Ainsi il faut concevoir avec Paul Ricœur une « transformation des mentalités touchant à l’ethos des individus, des groupes et des peuples ». C’est-à-dire la mise au point d’un logiciel de communication et d’échange des manières de sentir et d’interpréter qui permettra de remplir le premier devoir d’un européen : comprendre « autrui » dans sa singularité, dépasser nos points communs pour entrer dans l’ère de la diversité.