Puissance régionale bien affirmée, économie ascendante sur la scène internationale (le « S » des B.R.I.C.S est pour « South-Africa »), la République d’Afrique du Sud est aujourd’hui largement établie comme l’un des Etats prépondérant de l’ancien « Tiers-Monde », ayant su réintégrer le concert des nations par l’abolition de l’Apartheid tout en maintenant des capacités militaires et économiques équivalentes au niveau de développement des pays européens.  Sa vitrine touristique,  Sun-City se retrouve ironiquement l’expression des failles et des paradoxes de ce pays qui n’a pas fini de subir son héritage colonial. 

La route qui mène à Sun City, au nord-Est de l’Afrique du Sud, est fréquentée par nombre de visiteurs internationaux et bordée de commerces taillés à la mesure de cette clientèle : marchés de souvenirs africains importés de tout le continent, sanctuaires d’animaux (reptiles, éléphants ou singes), parcs à prédateurs où toute la famille peut se balader en compagnie d’un lion, d’un guépard ou bien même d’un tigre (évidemment importé). L’Afrique du Sud s’est spécialisée dans l’industrie de la « faune sauvage ».  Chaque année, des milliers de clients paient pour caresser des lionceaux « orphelins » qui sont en réalité élevés pour être abattus dans des enclos par des chasseurs, souvent venus de loin pour pratiquer ce « sport ».  Cette pratique est pourtant légale, contrairement à l’activité des dizaines de vendeurs à la sauvette qui, placés aux intersections, agitent des tortues léopards et autres espèces protégées sous les yeux des enfants.

Moins pittoresque mais nettement plus authentique, le paysage est défiguré par d’immenses terrils gris. Ces collines de gravats stériles, impropres à la végétation, sont le vestige des mines d’or ou de platine, dont plusieurs toujours en activité. Un visiteur attentif ne manquera pas de remarquer les grands panneaux routiers qui l’orientent vers la mine d’or de Marikana, rendue tristement célèbre en 2012 après le massacre d’une trentaine de mineurs qui manifestaient pour obtenir de meilleurs salaires. Pourtant, ce n’est ni cette histoire ni même la nature qui attire les milliers de visiteurs qui se dirigent quotidiennement vers le complexe hôtelier de Sun City.

Dans le lobby d’un hôtel, on est accueilli par un immense portrait de Nelson Mandela, qui fait face à la boutique du diamantaire Brown’s

Après deux heures de route depuis Johannesburg, on atteint enfin les immenses parkings destinés à accueillir l’affluence hétéroclite des fins de semaine : couples en voyage de noce, jeunes actifs venus profiter du casino, familles nombreuses avec enfants, ou businessmen venus pour un weekend de team-building entre le golf et le centre de conférence. Ayant laissé leur véhicule loin du parc, les clients sont dirigés vers un train automatique qui effectue en permanence l’aller-retour vers les multiple activités proposées par le parc : parc aquatique, piscine à vagues, cinéma, parcours d’accrobranche…mais aussi golfs, galeries commerciales, casino et boîte de nuit. Pour ceux qui souhaitent faire durer le plaisir, le parc hôtelier propose des logements accessibles à pied depuis les attractions. Dans le lobby d’un hôtel, on est accueilli par un immense portrait de Nelson Mandela, qui fait face à la boutique du diamantaire Brown’s – une boutique de luxe qui vient compléter l’échantillon d’enseignes internationales présenté dans la galerie marchande. Les plus assidus (et les plus riches) peuvent également acheter ou louer à l’année un pavillon sur le site, à quelques mètres des terrains de golf.

La juxtaposition du luxe et du mauvais goût (une espèce de fusion entre Disney et Monaco) a de quoi laisser perplexe. Les boutiques de diamants qui jouxtent les fast-foods de mauvaise qualité, le centre commercial sur-climatisé qui donne sur une haie d’éléphants en ciment, le golf privatif caché derrière une jungle artificiellement entretenue : à qui veut-on vendre Sun City ? En réalité, la mixité du public reflète étonnamment la diversité actuelle de l’Afrique du Sud. On croise des familles blanches, noires, métissées ou d’ascendance indienne. Des pères de famille bruns à la longue barbe carrée et d’autres, blonds, gras et burinés de coups de soleil. Les jeunes filles en bikini côtoient, dans la file des toboggans, celles en combinaison intégrale et voile. Ici, la ségrégation culturelle semble atténuée, ce qui n’est pas le cas d’autres loisirs (comme le camping ou les sports nautiques) qui restent beaucoup plus marqués par des décennies de ségrégation. Sun City figure également en bonne place sur les circuits touristiques pour étrangers en raison de sa proximité avec le parc du Pilanesberg, une zone protégée et « malaria free », où les touristes peuvent pister la faune sans risque de contracter le paludisme.

A l’époque, pour contourner l’interdiction des casinos et des relations sexuelles interraciales, le milliardaire sud-africain Sol Kerzner avait installé Sun City dans un « bantoustan indépendant »

Cette concentration de loisirs inoffensifs, destinée aujourd’hui à attirer les familles aisées, masque  le passé sulfureux du complexe, qui était un haut lieu de la prostitution et des jeux d’argent sous l’Apartheid. A l’époque, pour contourner l’interdiction des casinos et des relations sexuelles interraciales, le milliardaire sud-africain Sol Kerzner avait installé Sun City dans un « bantoustan indépendant », sorte d’enclave indigène sur le modèle des réserves amérindiennes américains. Les élites blanches venaient y vider leur porte-monnaie et profiter des prostituées de cette sous-région. Aujourd’hui, le fonds de commerce a changé, la clientèle s’est diversifiée. Sol Kerzner a étendu son modèle à l’étranger : il a créé un parc similaire aux Bahamas (où il a été reconnu par le gouvernement comme le principal employeur du pays) et à Dubaï. Pendant ce temps, Sun City continue d’attirer les élites plus ou moins recommandables. En 2013, Sun City a été privatisée pour un mariage par la famille Gupta –une fratrie de milliardaires d’origine indienne, impliqués dans de très nombreux scandales de corruption en Afrique du Sud. A cette occasion, l’un des syndicats du complexe a dénoncé les abus racistes de la clientèle, qui souhaitait être servi par du personnel blanc. En plus du coût exorbitant des célébrations (4 jours de fête et 30 millions de rand, environ 2 millions d’euros), les médias sud-africain ont été scandalisés par la privatisation d’un terrain d’aviation militaire jouxtant Sun City afin de faire atterrir les invités. Cerise sur le gâteau : la famille Gupta est soupçonnée d’avoir détourné de l’argent public pour financer ce mariage hors de proportion.

L’Afrique du Sud est le pays le plus prospère et le plus inégalitaire du continent africain. Si ses infrastructures et ses nombreux centres commerciaux de haut standing ne manquent pas d’impressionner les étrangers, ils ne constituent qu’une facette de la croissance économique du pays, plombée par le chômage et la corruption. Sun City n’est qu’une expression parmi d’autre de ce paradoxe. Décorée d’éléphants en pierre et de crocodiles, ode à la savane africaine nichée entre les stériles des mines. Hôtels luxueux posés au milieu de nulle part, inaccessibles à la majorité de la population sud-Africaine. Passé sulfureux dissimulé sous l’odeur des bonbons et derrière les cloisons en plâtre du royaume des enfants. Joyau pour privilégiés hérité de l’Apartheid, passé rapidement entre les mains d’une nouvelle classe aisée. Miroir d’une certaine Afrique du Sud contemporaine. La métaphore, tellement évidente, en devient grossière.

Lyse Mauvais