L’indice de développement humain (IDH) demeure un modèle incontournable pour évaluer le progrès social d’un pays. Pourtant, les variables humaines semblent échapper aux mesures, prétendument scientifiques, de l’outil économique.

Dervenn - dervennart@gmail.com

Dervenn – dervennart@gmail.com

Dans l’État de Chhattisgarh, en Inde, on est fier. L’IDH a encore augmenté. Chhattisgarh se développe vite et bien. On a construit de nouvelles routes, de nouveaux hôpitaux et même une smart-city. Dans les nouvelles écoles du Sud, les enfants ne rentrent jamais chez eux. C’est pour les protéger des guérilleros communistes, dit-on. Pourtant, 70% d’entre-eux finiront par rentrer au village, incapables de se faire à la ville, mais désormais étrangers à leur culture natale. À Chhattisgarh, on est fier. L’IDH monte toujours.

Le développement, c’est un mot à la mode. Comme l’humanitaire, il met tout le monde d’accord. Il existe, certes, des différences de point de vue sur qui paie le prix, l’État, les entreprises, les riches, les pauvres, mais beaucoup moins sur les objectifs. Pourtant, le développement, du modèle de société qu’il doit générer à la plus petite décision concernant la construction d’une école, relève intrinsèquement du politique.

Depuis plus de vingt ans, l’IDH est l’un des instruments clés pour mesurer le développement. Instrument à l’aspect politique, comme tous les autres, son augmentation est devenue un objectif à part entière. Mais à quel point décrit-il la réalité du développement humain ? Comparons les possibilités de développement d’une petite fille née à Singapour plutôt qu’en Indonésie. Qu’est-ce que nous apprend le fait que l’IDH singapourien est largement supérieur à l’indonésien dans ses trois variables, revenu par tête, éducation et santé ? Nous savons qu’en moyenne elle fera plus d’études, mais impossible de savoir si ses résultats scolaires seront supérieurs et encore moins si elle acquerra plus de connaissances et si celles-ci lui permettront d’avoir un plus haut salaire. Impossible encore de savoir si du fait qu’elle appartient à une classe sociale défavorisée, elle poursuivra des études deux fois moins longues que celles d’un garçon de classe supérieure.

La société n’est pas la somme de ses parties, mais plutôt le produit de leurs interactions. 

Au-delà du danger de surinterprétation, l’IDH amène à mettre sur le même plan des variables qui ne le sont pas par nature. En agrégeant plusieurs variables de types différents, l’IDH donne une valeur monétaire implicite à une année d’espérance de vie (0,51$ au Zimbabwe contre 9000$ au Qatar). Cela signifie que, si l’espérance de vie diminue de dix ans au Zimbabwe, alors que le revenu national s’accroît de 6 $ par individu, l’IDH s’en trouve augmenté. On voit mal la dimension humaine de cet IDH.

Pourtant, les pays se retrouvent classés en fonction de cet IDH. Ce qui conduit à désencastrer de la vie sociale des questions telles que l’éducation et la santé, à analyser séparément leur effet sur le bien-être sans prendre en compte les interactions avec le reste de la société. Néanmoins, raisonner en se disant qu’un hôpital supplémentaire augmente systématiquement le bien-être de la population, c’est faire abstraction des rétroactions et oppositions de son existence avec d’autres aspects sociétaux. Il est impossible d’évaluer séparément l’effet de la santé ou de l’éducation sur le bien-être, d’avoir un raisonnement toutes choses égales par ailleurs. La société n’est pas la somme de ses parties mais plutôt le produit de leurs interactions et tenter de la comprendre en isolant ses composantes ne permet que d’aboutir à une vision biaisée de celle-ci.

Il est aussi primordial de prendre conscience que des variables comme l’éducation et la santé ne sont pas politiquement neutres. Même si l’éducation constitue, dans la plupart des cas, une amélioration des conditions et des perspectives des enfants, le processus de scolarisation est aussi un processus d’acculturation, d’autant plus important lorsque le système éducatif est régi par une communauté ethnique, culturelle ou religieuse différente de celle de l’enfant, comme c’est le cas dans l’État de Chhattisgarh. Pour comprendre la lutte de pouvoir qui se joue derrière les systèmes éducatifs, nul besoin de regarder les livres d’école des enfants chinois, il suffit d’écouter attentivement le discours de François Fillon sur la réécriture des livres d’histoire, meilleur moyen de créer de bons petits patriotes.  

Les économistes devraient ainsi devenir davantage
des philosophes-économistes et non seulement des ingénieurs-économistes

L’une des raisons expliquant l’importance croissante accordée à ces indicateurs est la propagation de l’idée de développement comme apolitique et l’émergence de l’économétrie comme discipline majeure. Cela est causé, entre autres choses, par la volonté de rendre l’économie scientifique et les politiques publiques efficaces. L’efficacité est devenue le maître-mot dans un monde qui se technocratise. L’économétrie vise justement à définir des causalités pour investir de manière plus efficace. Il s’agit de choisir les paramètres de chaque intervention, de manière quasi chirurgicale, pour maximiser l’outcome. Cependant, l’efficacité ne peut être le seul critère. Si par exemple le moyen le plus efficace pour réduire l’open defecation est de créer des groupes de volontaires pour prendre en photo les gens qui font leurs besoins dans la rue, faut-il pour autant l’encourager ? L’économétrie ne peut pas non plus décider du choix de tel ou tel outcome. Par exemple, il y a une réflexion à avoir sur le choix de considérer comme variable d’intérêt la pauvreté absolue ou relative. Derrière ce type de questions éthiques mais aussi politiques, il y a une hiérarchie des valeurs qu’il faut non seulement respecter mais aussi revendiquer. Cela passe notamment par le fait de reconnaître que les choix économétriques sont subordonnés aux choix politiques. Les économistes devraient ainsi devenir davantage des philosophes-économistes et non seulement des ingénieurs-économistes, car la science économique ne peut, à elle seule, choisir les variables qui doivent composer l’IDH.

Il y a cependant des raisons d’être optimiste, notamment avec la décision de l’ONU de remplacer les Objectifs du millénaire par les Objectifs de développement durable. Ces objectifs voient au-delà des besoins élémentaires d’éducation ou de nutrition et on y trouve désormais des objectifs de respect de l’environnement, de réduction des inégalités et même de paix dans le monde. Plus complets et divers, ils mettent en valeur tous les enjeux de société qui se cachent derrière le mot développement, et soulignent l’importance des questions éthiques. Ils amorcent un changement politique de la pensée du développement en rappelant aux pays développés qu’ils ont, eux aussi, encore du travail à faire.

Notre monde a besoin de citoyens attentifs
qui n’oublient pas la réalité derrières les statistiques. 

Malgré tout, la perception largement répandue reste la priorité de développer (sous-entendre éducation, nutrition, hôpitaux, PIB). Ce n’est qu’après que l’on s’intéresse à la planète et aux inégalités. Les questions subsidiaires comme la justice sociale seraient des problèmes de pays riches. Mis à part le fait qu’elle envisage le développement de manière linéaire et calquée sur les pays occidentaux, le danger de cette vision est qu’elle présuppose que tous les objectifs secondaires pourront être poursuivis une fois le pays devenu développé. Mais il n’y a pas de bouton de marche arrière et l’impact environnemental mais aussi culturel et humain ne pourra pas nécessairement être réparé. Une fois les caméras de surveillance installées dans chaque école, chaque terrain agricole, chaque hôpital, chaque coin de rue pour permettre un fonctionnement optimal des services, il sera trop tard pour essayer de sauver le droit à la vie privée. Notre monde a non seulement besoin d’économistes-philosophes, mais surtout de citoyens attentifs qui, à l’âge des algorithmes, n’oublient pas que, derrière chaque statistique, il y a une réalité mouvante et que tout, oui tout, est politique.

Nicolas de Laubier
et Sarah Charbonnel