« Tu ne comprends décidément rien, papa ! Contre quoi veux-tu que je me révolte ? Vous ne nous avez rien laissé qui résiste. Ce qui est normal, pour vous autres, c’est que n’importe quoi soit normal. La seule chose contre laquelle je puisse me révolter c’est contre ta façon de me demander de me révolter ! » Slawomir Mrozek, Tango  

MICHEL Houellebecq n’est plus à prouver. Il est depuis des années le poète impeccable de l’urbanité morne et du late capitalism, des échangeurs d’autoroute et des boutiques Jennyfer, des espoirs transhumanistes et des futurs indécis. Il considère l’humanité avec détachement, au seuil de sa disparition, et, dans certains récits d’anticipation, comme si elle avait déjà disparue ; il est un peu comme les sous-mariniers du clip On Melancholy Hill, à contempler la suite des jours entre les îlots plastifiés d’après l’apocalypse, à lire un reflet de sa propre détresse dans l’œil vitreux d’un lamantin. Au départ, Houellebecq est d’abord le poète d’une gueule de bois : celle de la « révolution » de 1968. Il avait douze ans quand les étudiants se sont levés contre un ordre établi, une vision du monde incarnés par la figure paternaliste du général de Gaulle, pour revendiquer une nouvelle configuration sociale, une revalorisation de la jeunesse, et la fameuse libération sexuelle. La figure de la mère de Michel et Bruno dans Les Particules élémentaires représente l’insouciance, et l’inconséquence de cette période : égoïste et libertine, elle procrée avec deux hommes différents et disparaît, ne léguant à ses enfants qu’une rancœur sourde : « Tu n’es qu’une vieille pute… émit-il sur un ton didactique. Tu mérites de crever. […] Tu as voulu être incinérée ? poursuivit Bruno avec verve. À la bonne heure, tu seras incinérée. Je mettrai ce qui restera de toi dans un pot, et tous les matins, au réveil, je pisserai sur tes cendres. »

La défiance de Houellebecq contre tout l’attirail de Mai 68.

Plus généralement, les espoirs de 68 se sont convertis en réalités tristes : la libération sexuelle a conduit à une sexualisation de la société sans pour autant garantir un accès équitable au sexe, au contraire les phénomènes de compétition ont été accrus sur le modèle d’un capitalisme débridé, ce qui nourrit chez certains une frustration absolue (c’est la théorie du personnage d’Extension du domaine de la lutte) ; d’autre part, le culte de la jeunesse a engendré le dogme du jeunisme, l’homme moderne est conduit à se comporter comme un « kid » perpétuel et, sur le plan sexuel, les jeunes sont nettement favorisés, tandis que « l’homme d’âge mûr a envie de baiser, mais il n’en a plus la possibilité ; il n’en a même plus vraiment le droit » (citation extraite d’Interventions 2, mais c’est aussi la conclusion à laquelle parvient le héros de La Possibilité d’une île). On perçoit chez Houellebecq une défiance ironique envers tout l’attirail de 68 : les codes New Age, les lampes à lave, les barbus qui lisent la Bhagavad-Gita. Il rejette tout un ordre du discours, caractéristique de la période. Au cours d’un entretien télévisé, il qualifie Lacan de « charlatan » : « quelqu’un qui théorise sans base est un charlatan ». Houellebecq opère en effet dans ses écrits un retour au positivisme dans ses hommages appuyés à Auguste Comte, et il lui arrive de tendre vers le matérialisme, en réduisant certains phénomènes psychologiques à la simple physiologie. Ces simplifications parfois brutales révèlent une nostalgie de la rigueur des « sciences dures », en toute conscience de leur incapacité d’expliquer la totalité du monde.

Soumission, un roman de politique-fiction vidé de révolte.

Houellebecq revient aussi sur la « mort de l’auteur » : son image médiatique fait partie de son œuvre, et il va jusqu’à se mettre lui-même en scène comme personnage dans La Carte et le territoire. Il habite chacun de ses textes ; la remarque de Gracq selon laquelle la lecture est « l’accueil au lecteur de quelqu’un : le concepteur et le constructeur », qui vous fait « les honneurs de son domaine », s’applique très bien. L’accueil de Houellebecq n’a rien de très chaleureux ni de très énergique, il est ce compagnon au bord de la dépression, avachi sur le canapé, qui rabâche des paroles sans suite et, finalement, car il est profondément honnête, touche une vérité, confond, séduit, et chez qui l’on reviendra souvent. Soumission est un magnifique hommage de l’auteur à un frère en honnêteté, Huysmans, qui dépeint la réalité sordide des relations d’amour dans En Ménage, et qui a voulu, à partir de Là-Bas, se diriger vers un « naturalisme spiritualiste », c’est-à-dire embrasser l’ensemble de notre condition (l’ordure et le sacré). Cette honnêteté, très valorisée, se retrouve dans ce roman de « politique-fiction ».

Le héros de Soumission est un occidental d’âge mûr traversé de désirs charnels et d’aspirations mystiques. Il assiste, après les élections de 2022, à l’accession au pouvoir d’un parti musulman, dont les réformes sont de celles qui déterminent, comme on dit, un « choix de civilisation » : les femmes sont voilées, ne travaillent pas, la polygamie est autorisée, il faut être musulman pour pouvoir enseigner à l’université islamique de Paris-Sorbonne. Ce qui pourrait constituer le cauchemar de Marine Le Pen n’est jamais politisé en ce sens, au contraire le personnage finit par l’accepter comme un état possible de la société, pas pire qu’un autre, en tous cas pas pire que le précédent. « Je n’aurais rien à regretter. » Michela Marzano dénonce cette indifférence et la systématisation du pourquoi-pas : « Pourquoi ne pas se soumettre ? Pourquoi ne pas se convertir ? Pourquoi ne pas accepter l’idée que les femmes ne sont que des êtres soumis et dévoués à l’homme ? » Ce qui surprend le plus, dans ce roman, est en effet l’absence de révolte ; aucun sursaut humaniste chez le héros, aucune protestation dans la société, quelques Français quittent le pays, et c’est tout. C’est là surtout que se manifeste l’honnêteté de Houellebecq. Le nouveau gouvernement islamique s’occupe de satisfaire le héros d’un point de vue intellectuel, matériel et sexuel. Dans ces conditions, est-il encore possible de se révolter ? Qui accepterait de tout perdre et de se soulever ? À l’occasion de quel scandale ? Honnêtement, qui fera la révolution si, d’ici quelques jours, nous sommes gouvernés par un voleur ou par une fasciste ?

Un auteur de science-fiction ?

Houellebecq est politique à la manière des auteurs de science-fiction : en anticipant sur un futur dystopique, ceux-ci posent des questions qui n’ont pas seulement trait à la société, mais aussi à la morale et à la métaphysique. Accepterais-je de manger du soleil vert ? Les criminels devraient-ils être changés en oranges mécaniques ? Si l’on oublie souvent l’aspect SF de Houellebecq, pourtant fondamental (c’est lui qui fait l’originalité décisive des Particules élémentaires), c’est que là aussi il se débarrasse de tout un attirail ; rien de futuriste dans les futurs qu’il dépeint : les jours à venir sont toujours aussi quotidiens ; on ne sent même pas dans son style la jubilation cauchemardeuse de l’inventeur de dystopie. Soumission n’est pas une dystopie. La vie, en 2022, dans une France musulmane, est toujours peuplée de quelques joies, d’ennui et de déception. Cette distanciation existentielle n’est-elle pas une façon d’éviter les problèmes plus immédiats que pose la représentation d’un islam politique ? C’est la liberté de l’écrivain de refuser d’être un polémiste. Et c’est l’art de l’auteur de SF d’exposer des cas-limites, des possibilités déjà partiellement réalisées sous d’autres formes, d’interroger la responsabilité du lecteur dans la non-advenue des révolutions.  

Arthur Ségard