Trouver le point commun entre un documentaire sur l’enfance et un film de Sofia Coppola n’est pas immédiatement évident. Pourtant, tous deux questionnent le rapport de l’être à son territoire et ses origines. De façon plus ou moins engagée, ces regards cinématographiques contraires poussent le spectateur à une réflexion qui crée un point de convergence entre les deux films.
Quatre bébés, quatre pays et un film documentaire qui les réunit ; quel résultat ? Une réalité tronquée. Bébés, réalisé par Thomas Balmès, n’est pas un documentaire passif sur l’accouchement, ni une version française anticipée de Baby driver. Il s’agit d’une observation en apparence très neutre sur le développement de quatre enfants, à partir de leur naissance jusqu’à leurs premiers pas. Alors que ce documentaire cache la réalité de la dépendance à notre territoire, qui ne viendra qu’après la petite enfance, la fiction réussit à s’emparer du sujet et plonge sans retenue dans l’étude des sentiments d’un individu loin de chez lui. Lost in translation de Sofia Coppola s’impose comme la représentation par excellence du mal-être à se trouver déconnecté de ses repères.
De l’amour, des bêtises, de l’aventure, des cascades, voilà ce que promet l’affiche de Bébés. Erreur de communication ou crainte de ne pas attirer le chaland cinéphile par un aspect trop rigide ? Quelle que soit la raison de cette proposition douteuse, le film en lui-même n’est pas aussi dénué d’intérêt qu’il n’y paraît. Pourtant, le présenter comme un documentaire est-il pertinent ? Si le style documentaire est défini comme l’exact opposé de la fiction, basé sur des données réelles, avec une visée démonstrative, la fiction est parfois moins un simulacre du réel que le film documentaire !
Bébés nous amène à la rencontre de quatre nouveau-nés, Bayar en Mongolie, Hattie aux États-Unis, Mari au Japon et Ponijao en Namibie. Pourquoi ces quatre pays ? Les lieux choisis sont diamétralement opposés. Passer de la maison de classe moyenne américaine au sol poussiéreux namibien impose le paradoxe, et suppose la comparaison. Le documentaire met en exergue les différents niveaux de richesse entre les pays développés et ceux méprisés par la mondialisation. Pourtant, à cette question posée à une jeune fille de huit ans à la fin du film : quel mode de vie tu as préféré ? elle répond, la vie de Ponijao. Et c’est ainsi que s’invite la grande dialectique, richesse monétaire/richesse culturelle, et la question piège… l’argent fait-il le bonheur ? Le  documentaire ne s’engage pas clairement dans une critique de la différence socio-économique mais crée toutefois un sentiment qui nous amène à être plus sensibles aux vies très pauvres de Bayar et Ponijao.
D’ailleurs, pourquoi ces quatre pays ? Pourquoi l’Amérique du Sud est-elle curieusement ignorée, pourquoi les Etats-Unis et non l’Europe, pourquoi seulement quatre enfants ? Il aurait été sûrement plus captivant et plus juste de suivre un bébé sur chaque continent. Le choix du réalisateur introduit nécessairement un biais quant au regard sur le monde que portera le spectateur à la sortie du film. Il y a un message derrière ces images. C’est une vision de la culture que l’on découvre. Une perspective parmi d’autres…volontairement laissées de côté ?
C’est bien la question de l’appartenance à une culture que pose, plus ou moins explicitement, ce documentaire. Il interroge l’identité en regard du territoire sur lequel l’enfant fait ses premiers pas. L’objectif principal de Thomas Balmès est de mettre en exergue les similitudes entre ces bébés aux styles de vie si différents, montrer que nous sommes tous égaux face à la découverte du monde qui nous entoure. Mais le véritable punctum (terme utilisé par Barthes pour désigner l’élément évident et captivant d’une photographie) est en fait l’indéniable dissimilitude identitaire entre ces enfants. La transposition cinématographique de cette notion barthésienne est ici pertinente tant les séquences du film soulignent les contraires entre ces enfants du monde. Alors que le réalisateur veut montrer que les moments de jeux sont présents dans toutes les enfances, il dévoile en fait la profonde diversité qui divise les enfants de la planète selon leur lieu de naissance. Prenons pour exemple un passage du film. Quel sentiment de déconnexion en voyant se succéder, sans transition, une séquence filmée en Namibie où le garçon joue avec sa maman à même le sable et une séance tournée au Japon, où une  dizaine de parents accompagnés de leur enfant sont en cercle et suivent un atelier animé par une spécialiste de l’enfance. Poussière, béton. Dualité que le film propose mais ne défend pas. Un semi-engagement.
Les mots sont presque absents du film, tout est dans la suggestion. Les plans s’enchaînent sans transition et soulignent comment une activité commune aux quatre enfants est vécue différemment. Le matériau est particulièrement prometteur mais un sentiment d’inabouti nous traverse à la fin du film. Pourquoi ne pas avoir choisi un projet sur le long terme, où l’équipe de réalisation retournerait sur les lieux pour voir ce que sont devenus les enfants ? Pourquoi ne pas avoir soulevé la question du déterminisme social ? Pourquoi avoir refusé de porter un regard critique sur ces divergences ? Toutes ces
questions sans réponse nous amènent à trouver une autre visée au film. Peut-être qu’il n’y a pas de regard critique à poser parce qu’il n’y a pas d’échelle de valeur entre ces identités. Peut-être que nous cherchons à voir dans ce film l’évidence de l’antagonisme pauvreté-richesse au lieu d’y voir simplement l’expression de cultures différentes. Balmès propose une succession de moments de vie : doit-on y voir la critique de l’inégalité ou la simple observation anthropologique de modes de vie distincts ? Dans un cas comme dans l’autre, le réalisateur ne plonge pas dans la complexité d’une analyse sociale. Alors, au spectateur de se poser la question ; ces enfants sont-ils condamnés ?
C’est finalement le cinéma de fiction qui vient répondre à cette question. Deux âmes perdues dans un Japon qu’elles ne comprennent pas : Lost in translation, de Sofia Coppola. Voilà un film qui en dit long sur le poids de nos origines. Bob Harris et Charlotte sont projetés, l’espace de quelques jours, dans un Tokyo aux antipodes de la dolce vita. Le film capture la déshérence de leur être au milieu de cette culture qui n’est pas la leur. L’abandon, l’absence d’une continuité logique et évidente du cours de leur vie. La caméra de Coppola sait distinguer la solitude au milieu de la foule, en maniant la rupture entre des plans silencieux et d’autres dynamiques et sonores. Alors que Bébés se contente de comparer des styles de vie, Lost in translation plonge dans le choc des cultures, met une image sur des sentiments difficilement saisissables. Lost in Translation incarne pleinement le mal du pays.
Le premier qualificatif qui nous vient à l’esprit après avoir visionné le film de Coppola est étouffant. Tokyo nous broie tout au long du film. Entre les salles de jeux, les voix insupportables des amateurs de karaoké, les bruits de la circulation ; rien n’est épargné au spectateur. Les seuls moments de répit sont finalement ceux où la culture américaine ressurgit. Lorsque la chanteuse américaine au bar de l’hôtel berce les insomniaques de sa voix si douce par exemple. Même la visite de Charlotte, incarnée par Scarlett Johansson, au temple japonais n’allège pas la tension qui pèse. Elle se confie un peu plus tard dans le film : elle ne se sent pas dans son élément. D’aucuns diront qu’un pays attire plus certains étrangers que d’autres. Mais à voir l’intégration d’une américaine, amie du mari de Charlotte, il est notable que quelque chose demeure incomplet. Ils n’appartiennent pas au même monde. Il y a un décalage, une incohérence. Ce sentiment est-il dû à nos a priori ancrés inconsciemment et véhiculés depuis l’enfance ? Nous sommes témoins d’identités qui nous sont familières dans un contexte qui ne l’est pas. Peut-être que l’erreur de jugement vient du spectateur. Le film interrogerait donc un malaise qui est
partie intégrante du spectateur. Et si malaise il y a, c’est nécessairement que l’on y trouve quelque chose d’anormal. Nous serions donc incapables de considérer comme anodin le mélange des cultures. Est-ce à dire qu’il est impossible de nous détacher du milieu dans lequel nous avons grandi ?
Laissons-nous tenter par une projection anticipatrice. Que seront devenus Ponijao, Hattie, Mari et Bayar dans quelques années ? Bayar subit  probablement les inconvénients de la vie nomade au XXIè siècle, peut-être n’a-t-il plus le droit de s’installer n’importe où avec sa famille, peut-être n’a-t-il plus assez de ressources naturelles à disposition à cause de réchauffement climatique. Hattie aura potentiellement été envoyée par ses parents dans des colonies de vacances à l’étranger, aura eu la chance de faire une semaine de découverte du Wyoming à dos de cheval. Ponijao sera sûrement toujours au village, à chasser pour les femmes et les enfants ; à moins qu’il ne soit parti vers le Nord, à la recherche du european dream, posséder un téléphone portable et des chaussures Adidas. Et Mari aura reçu une éducation rigoureuse, saura jouer trois instruments de musique, aura connu l’étude jusqu’à 10h du soir et aura l’avenir devant elle. Ces scénarios sont bien évidemment une caricature éhontée des styles de vie de chaque coin du monde d’aujourd’hui ; mais sommes-nous si loin de la réalité ? Alors oui, aux premières heures de leur vie, ils auront tous connu le bonheur de manger leur première banane tout seul, de jouer avec leur animal domestique, de se faire câliner par leurs parents. Mais Balmès ne nous montre pas la suite de l’histoire. Comment, chacun sera modelé par son environnement, comment le territoire détermine l’avenir des hommes. Certains voudront croire au libre arbitre, à l’égalité des chances, à la force de la volonté de puissance de Nietzsche, au mérite. Mais comment nier le lien indéfectible que l’on entretient à notre terre d’origine ?
Notre environnement est le dictateur de notre personnalité. Il peut créer une dépendance à lui en notre être, comme cela apparaît dans Lost in  translation. Mais il peut tout autant rester une simple valeur de comparaison que l’on mobilise lorsque nous sommes confrontés à la différence. Le documentaire, s’il n’est pas suffisamment engagé, laisse planer une incertitude quant aux conclusions que l’on doit tirer de ces dissemblances entre les cultures. Il laisse une immense liberté d’interprétation au spectateur et ne tient pas compte de son passif d’être humain sensible et influençable. Ne
rien dire fait du film documentaire un complice du jugement de valeur. Réalisateurs, engagez-vous.