Xi Jinping vante « l’ordre mondial chinois » comme un modèle ancestral de paix et d’harmonie. Il fait la promotion d’une nation pacifiste qui, contrairement aux Occidentaux, ne se serait jamais compromise dans l’impérialisme ni la colonisation, avant d’être injustement la victime d’un « siècle d’humiliation », auquel le parti communiste aurait mis fin.

POUR donner un fondement historique à ce récit pacifiste de la Chine, certains chercheurs (chinois ou occidentaux) s’appuient sur le « système tributaire », système de relations internationales au centre duquel se trouve la Chine du XIVe au XIXe siècle. À partir de la dynastie Ming (1368 – 1644), les États riverains de l’Empire s’organisent hiérarchiquement autour de l’empereur. Périodiquement, un échange de cadeaux entre l’Empire et les États tributaires symbolise et renouvelle cette position de vassal à suzerain. Une telle hiérarchie repose en partie sur la puissance culturelle chinoise, dont les écrits confucéens, par exemple, ont rayonné aussi bien en Corée, qu’au Japon ou au Vietnam, mais aussi chez les peuples qui ont envahi la Chine durant son histoire. Ainsi, après l’invasion mongole, les élites ont adopté le modèle politique chinois pour gouverner la Chine. Ce rayonnement nourrit un sentiment de supériorité culturelle parmi les élites impériales chinoises, renforcé par la conviction que l’ordre impérial confucéen préserve l’ordre social intérieur, et par transitivité, régional. Ainsi, étudié sous cet angle, un ordre mondial chinois ne saurait être que pacifique et harmonieux, puisqu’il est l’émanation d’un ordre politique confucéen recherchant l’harmonie. D’ailleurs, force est de constater que, de la fondation de 1368 jusque 1840, seules deux guerres ont opposé la Chine à ses principaux voisins (Corée, Japon, Vietnam).

Wei Zhijiang fait la distinction entre un système tributaire et un système dit « patriarcal ».

Cette lecture plutôt classique du système tributaire est pourtant sino-centrée et partiale. En effet, ce modèle recouvre en fait des réalités et des pratiques diverses. Wei Zhijiang, professeur à l’université Sun Yat-Sen de Canton, fait d’emblée la distinction entre un système tributaire et un système dit « patriarcal ». Le premier n’est pas institutionnalisé, et les échanges diplomatiques se déroulent sur un relatif pied d’égalité. Il a pour objectif l’échange commercial, car les États reconnus tributaires par l’Empereur bénéficient de certains avantages pour leurs marchants en Chine : libre-passage, résidences, et autres. Le système patriarcal, de son côté, est institutionnalisé et a pour objectif de maintenir la hiérarchie entre monarques à travers une cérémonie rituelle dite de « canonisation ». Ainsi, pour Wei Zhijiang, seuls trois pays ont réellement fait partie du système patriarcal : la Corée, l’Annam, et les îles Ryükyü.

Or, les relations entre la Chine et ses voisins, occidentaux notamment, sont beaucoup plus diverses. Sous la dynastie Qing (1644 – 1912), l’empereur Qianlong (1735 – 1796) s’engage dans une conquête violente du Xinjiang (alors dominé par un Khanate déclinant), employant à cet effet des méthodes presque coloniales : déportation des populations locales et migrations forcées de Chinois dans la région. Autre exemple, la dynastie Qing sut maintenir sa domination sur le Tibet tantôt en lui reconnaissant un pouvoir religieux, tantôt en organisant des expéditions punitives contre les souverains locaux. Ainsi, il apparaît que les élites impériales se fondent autant sur la conviction de leur supériorité morale, culturelle et économique que sur l’analyse des rapports de puissance, dans la conduite des relations étrangères. En d’autres termes, une approche pragmatique et réaliste des relations internationales.

Peut-on en dire autant de la Chine aujourd’hui ?

Aujourd’hui, la politique étrangère de la République populaire de Chine (RPC) révèle des similitudes avec la pratique impériale des relations internationales. Premièrement, il est intéressant de noter que les dirigeants chinois actuels usent tout autant que leurs prédécesseurs des différents leviers d’influence à leur disposition, en fonction de leur analyse du rapport de force. À ce titre, la confrontation autour des îles Spratleys ou Paracels en mer de Chine méridionale n’est pas tant une fin qu’un moyen. La « conquête » (ou « appropriation ») de ces îlots n’a pas d’intérêt militaire réel en cas de guerre, puisque ils sont extrêmement vulnérables aux bombardements ; il n’est pas plus question pour Pékin d’en interdire le passage aux États riverains. Il s’agit plutôt de pousser ces derniers à négocier une solution bilatérale ou régionale avec la Chine. Ainsi, le 8 mars, Pékin annonce que l’écriture, en partenariat avec l’ASEAN, d’un code de conduite pour la mer de Chine méridionale progresse. De plus, le virage diplomatique des États-Unis vers la République populaire des Philippines est une victoire pour la diplomatie chinoise. Et Manille d’être récompensée : l’accès aux eaux poissonneuses des récifs Scarborough est de nouveau permis aux pêcheurs philippins, tandis que les déclarations des deux gouvernements laissent entendre un règlement amical du conflit. Il s’agit donc pour la Chine de manifester voire d’affirmer une puissance régionale, et surtout de reléguer les États-Unis hors du règlement des conflits en Asie du Sud-Est.

Cette tendance se confirme d’ailleurs dans la politique étrangère économique chinoise : la RPC s’attelle à construire son modèle de gouvernance, voulu comme une alternative au couple FMI & Banque mondiale, considérés comme dominés par les États-Unis. La création de la Banque asiatique pour les Infrastructures concurrence directement le rôle du FMI. Or, en réussissant à attirer cinquante-sept pays comme membres fondateurs le 29 juin 2015, dont tous les pays du G7 sauf les États-Unis et le Japon, la Chine a enregistré un succès diplomatique retentissant. D’ailleurs, cette banque s’intègre dans la stratégie dite de « nouvelle route de la Soie », la fameuse initiative « Belt and Road » lancée par Xi Jinping depuis 2013. À travers un certain nombre de programmes clés (comme le « China-Pakistan Economic Corridor »), Pékin souhaite d’une part contribuer au développement économique de ses partenaires, mais surtout créer une interdépendance économique qui, in fine, lui sera probablement profitable. Ces exemples choisis reflètent cependant la place que la RPC juge légitime d’occuper : un pôle mondial, reconnu et respecté, et jouant un rôle politique régional assumé.

La diplomatie chinoise est avant tout réaliste.

Se dirige-t-on pour autant vers une rénovation d’un système tributaire en Asie de l’Est ? Rien n’est moins sûr. Tout comme à l’ère impériale, la diplomatie chinoise est avant tout réaliste, se fondant sur l’analyse des rapports de puissance, afin d’affirmer cette place jugée légitime de la Chine dans le monde. À ces fins, Pékin use autant de sa force militaire que de sa puissance économique. Le discours vantant une nation chinoise apaisée et pacifiste, s’il s’appuie sur une reconstruction de faits historiques instrumentalisés, est autant destiné aux États voisins qu’au peuple chinois. Le pouvoir n’a de cesse de rappeler que l’ordre régional impérial chinois a été mis à bas par l’Occident impérialiste, déclenchant ce qui est appelé en Chine le « siècle de l’humiliation ». C’est le Parti communiste qui, en développant le pays, y a mis fin. Là où l’Occident voit une « montée en puissance », voire des « tentatives d’imposer un ordre chinois », Xi Jinping présente un « rajeunissement » de la nation, partie essentielle du « rêve chinois ». De ce point de vue, il ne faudrait ni s’étonner, ni s’inquiéter de cette Chine prospère et puissante : elle reprend une place qui a été la sienne durant près d’un millénaire.

Pierre Sel