Marginalisée par la crise financière de 2008 qui avait révélé l’incurie de son économie, la Grèce semble aujourd’hui vouloir jouer du contexte d’effondrement de l’étranger proche européen (Syrie, Turquie, Lybie…) pour faire valoir sa position clé au carrefour géopolitique de l’Europe, de l’ancienne aire d’influence soviétique, et de l’Orient musulman. Afin de rendre plus confortable sa position auprès de ses créanciers, le berceau de la démocratie et de la philosophie est-il près à faire le jeu de puissances autoritaires remettant en cause l’hégémonie occidentale ? 

 

Aéroport militaire de l'OTAN, Skyros (Grèce) photographie de Talia Maidenberg©.

Aéroport militaire de l’OTAN, Skyros (Grèce) photographie de Talia Maidenberg©.

DANS un contexte de déstabilisation géopolitique au Levant, ayant pour conséquence des déplacement massifs de populations et l’importation d’un terrorisme publicitaire qui troublent  l’Europe, on peut observer un renouveau de la diplomatie grecque, pays habitué à être sujet plutôt qu’acteur du débat international. Depuis l’arrivée de Syriza au pouvoir, le pays a en effet développé une nouvelle ligne diplomatique qui se place volontairement en marge ou en dehors du cadre des institutions européennes. Si la Grèce n’a ni l’ambition, ni la capacité d’être un leader régional, ses nouvelles ambitions sont intéressantes car elles proposent une nouvelle perspective d’analyse des événements sur tout le théâtre oriental et sud-oriental de l’Europe.

Un pays balkano-orthodoxe

Sur le flan sud de l’Europe, la Grèce est l’une des principales nations orthodoxes de la péninsule balkanique et inscrit profondément son action internationale dans ce cadre historique et culturel. Dès la deuxième moitié du XIXème siècle, pendant près d’un siècle, la Bulgarie et la Grèce sont des rivaux. Les Bulgares ont réclamé une église orthodoxe autocéphale non-grecque, puis les deux pays se sont affrontés sur la question de la Macédoine. De la deuxième guerre balkanique jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, l’affrontement fut militaire, notamment autour de la ville de Thessalonique. Il faut attendre que la Bulgarie devienne communiste pour qu’elle renonce à ses droits sur la Macédoine, et une forte opposition entre Sofia et la Yougoslavie pour voir un début de rapprochement gréco-bulgare. Aujourd’hui, la Bulgarie et la Grèce font toutes deux partie de l’Union Européenne, et sont même deux pays très proches : la Grèce est le quatrième investisseur étranger en Bulgarie, tandis que la Grèce est la deuxième destination la plus fréquentée par les touristes bulgares, après la Turquie. Plusieurs projets régionaux voient un grand rapprochement entre les deux pays, et le journaliste Spiros Sideris parle d’un axe greco-bulgare à la suite du couple franco-allemand.

D’une manière générale, la Grèce cherche à se rapprocher des pays d’Europe du Sud et du Sud-Est, à resserrer ses liens avec ses voisins immédiats pour faire contrepoids aux puissantes, mais lointaines nations d’Europe de l’Ouest. Outre la Bulgarie, premier pays visité par Tsipras dans les Balkans, le Ministre des Affaires Etrangères grec Nikos Kotzias a multiplié les contacts. Au début du mois de mai, il s’est entretenu avec Zoran Zaev, leader du parti majoritaire en Ex-République Yougoslave de Macédoine (ERYM), pays en pleine crise politique pour trouver un gouvernement de coalition. Les relations entre l’ERYM et la Grèce sont d’ailleurs tendues, principalement pour des questions de dénomination et d’héritage historique partagé. Pourtant, début juin 2017, le nouveau gouvernement macédonien accepte un potentiel changement de nom pour calmer les tensions avec le voisin du sud, ce qui est immédiatement salué par la Grèce. Les deux ministres des Affaires Etrangères se sont rencontrés le 14 juin 2017 de façon chaleureuse, et Athènes laisse entrevoir un soutien à Skopje pour intégrer l’OTAN et l’Union Européenne.

Kotzias a également rencontré le Ministre des Affaires Étrangères du Monténégro en décembre dernier et prévoit une rencontre avec Enver Hoxha, Ministre des Affaires Etrangères du Kosovo. Pannos Kammenos, le ministre grec de la défense, s’est pour sa part rendu en Serbie en février dernier, ré-affirmant le soutien d’Athènes à une intégration de la Serbie à l’Union Européenne. Lors du sommet de l’OTAN fin mai 2017, Tsipras a rencontré le président albanais Edi Rama. Les deux pays ont alors affiché leur soutien mutuel, et la Grèce a affirmé pouvoir soutenir l’intégration de l’Albanie à l’Union Européenne. Cette rencontre fait suite à une visite de Kotzias en Albanie en 2015. En quelques mois, les rencontres bilatérales entre la Grèce et les pays des Balkans ont donc été nombreuses, rencontres au cours desquelles la Grèce a fait savoir son intention de faire rentrer des pays de sa « sphère d’influence » au sein de l’Union Européenne, afin d’y acquérir plus de poids.

Mais ces rencontres dépassent le cadre des simples voisins régionaux, pour inclure des partenaires  dont la Grèce se sent proche culturellement. Tsipras a reçu en mars dernier Giorgi Kvirikasvili, le ministre des Affaires Etrangères géorgien. Cela fait suite à une visite de M. Kotzias en Géorgie. Le président hellène a souligné l’importance de la récente libéralisation des visas entre l’Union Européenne et la Géorgie, pays qui s’est tourné vers « l’Occident » depuis 2003. La Géorgie est un pays orthodoxe qui a longtemps été dans l’orbite byzantine tout en gardant une certaine indépendance. Quelques jours avant Kvirikasvili, c’est Serzh Sargsyan, le président arménien qui s’est rendu à Athènes pour rencontrer Tsipras et le président Grec Pavlopoulos. L’occasion là aussi de rappeler les liens historiques qui unissent les deux pays, alors qu’une première commémoration du « génocide des Grecs pontiques » a eu lieu en Arménie en mai 2017.

 

Aéroport militaire de l'OTAN, Skyros, Grèce (photographie de Talia Maidenberg ©)

Aéroport militaire de l’OTAN, Skyros, Grèce (photographie de Talia Maidenberg ©)

La méditerranée orientale

La Grèce ne cherche pas à être seulement une puissance balkanique, elle s’intéresse également à un autre espace : la Méditerranée orientale. À ce titre, il est important de noter le rapprochement effectué ces dernières années avec l’Egypte et dans une moindre mesure la Libye. En 2014, le Vice-Président grec Venizelos s’est rendu en Egypte, suivi d’une visite du Président grec en 2015. De plus, depuis 2014, les dirigeants de Grèce, d’Egypte et de Chypre se sont rencontrés quatre fois afin de renforcer leurs liens économiques et la coopération face au terrorisme, à la crise des migrants et pour la stabilité régionale. En 2016, l’ambassadeur grec en Egypte affirmait que le Caire était le sixième partenaire commercial de la Grèce, qui réciproquement est le quatrième investisseur européen en Egypte. La Libye n’est pas absente de la politique grecque : Kotzias s’y est rendu en décembre 2016 pour rencontrer Mohamed Taha Siala, Ministre des Affaires Etrangères du gouvernement d’entente nationale libyen. Outre la coopération culturelle et touristique, c’est la formation des gardes-côtes libyens par la Grèce qui montre là encore la volonté grecque de jouer un rôle moteur en Méditerranée orientale, et notamment de devenir un acteur clé de la régulation des flux migratoires, question clivante pour l’Europe et face à laquelle la petite république hellénique est en première ligne.

Un autre partenaire méditerranéen où l’influence grecque est bien plus présente est Chypre. Si la Grèce a reconnu la souveraineté de l’île, renonçant à l’Enosi (l’Union) qui a poussé la Turquie à occuper 38% du pays jusqu’à aujourd’hui, les drapeaux grecs sont bien visibles à Lefkosia/Nicosie. Les deux pays sont membres de l’Union Européenne et les investissements mutuels sont nombreux, ce qui ne fut pas sans conséquences au plus fort de la crise économique grecque. Les deux pays sont également des partenaires culturel (partage de la même langue) et stratégique : sans s’immiscer dans les affaires d’un Etat souverain, la Grèce soutient inconditionnellement la réunification chypriote, dont les négociations ont atteint un stade important en 2016-2017. Celle-ci semble en très bonne voie même si certains points posent encore problème pour qu’elle soit effective.

Un troisième terrain est important pour la Grèce : la Syrie. On peut penser que le théâtre syrien, où chaque pays se voit en puissance régionale, a pu influencer la Grèce dans cette nouvelle stratégie diplomatique particulièrement centrée sur ses voisins. Athènes n’a pas les moyens de jouer un grand rôle en Syrie, mais peut toutefois développer une présence réelle sur deux terrains. Tout d’abord, la sécurité dans la Méditerranée orientale est directement liée au conflit syrien. Celui-ci n’a pour l’instant pas d’aspect maritime, néanmoins les bombardements de Trump sur les dispositifs chimiques d’Assad venaient de la mer. De plus, l’intervention russe en Syrie ne peut se comprendre sans tenir compte de la base militaire dont elle dispose à Lattaquié, ville côtière, bastion alaouite (50% de la population) mais où vit également une importante communauté chrétienne. Et c’est là le second point qu’il faut aborder : la Syrie est le pays où les Arabes chrétiens qui se revendiquent « Grecs-orthodoxes » sont les plus nombreux, suivi du Liban. Aujourd’hui, Athènes n’est pas une grande puissance orthodoxe, contrairement à la Russie. Néanmoins, les chrétiens orthodoxes pourraient être un interlocuteur privilégié pour Athènes, d’un point de vue commercial (au Liban, en Syrie après la résolution du conflit), ou même d’influence culturelle.

Les relations greco-turques

Si « l’étranger proche » de la Grèce a ici été abordé, il n’est pas possible de faire l’impasse sur le géant voisin : la Turquie. De récentes déclarations turques ont suscité la colère d’Athènes, en particulier un discours du Président turc Recep Tayyip Erdogan à l’université de Rize. Celui-ci expliquait que des territoires historiquement turcs avaient été perdus mais devaient être rendus. L’accent était mis sur Mossoul, incluait Thessalonique (en Grèce), Varna (en Bulgarie) et Batoumi (en Géorgie). Des tensions récentes ont également eu lieu suite à la perte d’îles que la Turquie auraient été contraintes de céder à la Grèce lors du Traité de Lausanne (en réalité, aucune île ne fut mentionnée dans le Traité de Lausanne). La souveraineté sur les îles Imia/Kardak est également une source de tensions qui pourraient dégénérer. Enfin, en mars dernier, Erdogan affirmait fièrement que ce sont les Turcs qui ont jeté les Grecs à la mer, faisant référence à l’incendie de Smyrne en 1922.

Mais au delà des mots, il y a des actes qui posent également problème. Et en particulier, la non-extradition de militaires réfugiés en Grèce, soupçonnés d’avoir participé à la tentative de coup d’Etat contre Erdogan en juillet 2016. Ceux-ci sont réclamés par la Turquie, mais la Grèce refuse de les extrader, ce qui amène à la colère d’Ankara. La tension nationaliste en Turquie s’est exacerbée depuis le coup d’Etat de 2016, et les Grecs en sont parfois la cible, comme lorsque deux touristes hellènes venus voir un match de basket à Istanbul avaient été victimes d’une attaque xénophobe.

Pour autant, et malgré ces tensions, il faut constater que les relations entre les deux pays ne sont pas si mauvaises. Tsipras a rencontré Erdogan lors du sommet One Belt One Road en Chine (mai 2017), tandis que Kotzias avait rencontré Mevlut Cavusoglu, Ministre des Affaires Etrangères de Turquie en janvier 2017 sur la question de Chypre. Le dialogue n’est pas totalement rompu, ni les relations commerciales. Dans ces circonstances, la Grèce ne peut devenir un leader régional. En revanche, elle peut construire autour d’elle une forme d’entente, autour de la Méditerranée orientale, de la Mer Noire et peut être de l’Adriatique, un pivot consensuel pour la stabilité d’une région de plus en plus polarisée.

Et les Russes ?

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la diplomatie grecque n’était pas très favorable à la Russie. Les communistes grecs ont été marginalisés malgré leur rôle dans la résistance à l’Allemagne nazie, déclenchant un véritable conflit. Ces mêmes communistes comptaient de nombreux Slaves macédoniens dans leurs rangs, soutenus par Tito. Si le véritable ennemi était la Yougoslavie, la politique contre les communistes et contre les Slaves, suivie de l’adhésion à l’OTAN en 1952 ne laissaient que peu d’espoir à un rapprochement futur avec la Russie. L’orientation pro-européenne de la fin des années 1970 et des années 1980 ont maintenu la Grèce dans cette direction. Mais les temps changent, notamment avec l’élection de Tsipras, qui s’est largement rapproché de Vladimir Poutine. Il est même dit que Kotzias est proche des cercles poutiniens. La diplomatie grecque-orthodoxe au Moyen Orient pourrait se développer dans la continuité de la diplomatie russe, au moins vis-à-vis des minorités chrétiennes.

Néanmoins, la Grèce n’a pas perdu ses orientations précédentes pour un renversement radical de ses alliances. En effet, loin d’être soumise à Moscou, Athènes continue à soutenir l’intégration des pays de l’Est dans l’Union Européenne, voir dans l’OTAN. Ainsi la Grèce est peut être l’exemple que l’on peut entretenir de bonnes relations avec la Russie sans faire partie d’un système d’alliance comme la CEI ou l’entente russo-irano-turque. Cette position est facile à tenir pour un pays de la taille de la Grèce, sans grandes ambitions géopolitiques. Mais c’est peut être justement l’occasion pour Athènes de jouer un rôle pro-actif de médiateur entre l’Union Européenne et Moscou, en accueillant des négociations. Rappelons par ailleurs que malgré le soutien russe, la Grèce soutient un dialogue politique et non militaire en Ukraine, dialogue qui doit respecter la souveraineté territoriale des Etats. Et à l’opposé, le 19 juin 2017, Athènes bloque un communiqué européen sur le respect des droits de l’homme en Chine. De quoi rappeler que Pékin a soutenu la Grèce pendant la crise monétaire. Mais une preuve également que la Grèce peut fermer les yeux sur certains sujets fâcheux pour favoriser le rapprochement avec les grandes puissances autoritaires, y compris la Russie qui inquiète tant l’Europe.

Thomas Ciboulet