Le réchauffement des mers gelées fait de l’océan arctique un objet de convoitises pour les grandes puissances, encore indécises sur leur doctrine : habituelle coopération par le droit ou conquête du Lebensraum polaire ?

LE 2 août 2007, un drapeau russe était fièrement planté à quatre mille mètres de profondeur sous l’immense océan de glace qu’est le pôle Nord. Les images furent répandues, le signal fut lancé : la Russie se préparait à faire jaillir des cendres de la guerre froide le vieux rêve de la conquête arctique. Ou du moins, c’est ce qui en avait été conclu.

D’uniques ZEE, mais de grands intérêts

Loin d’être internationalisé, l’Arctique ne connaît que les Zones économiques exclusives (ZEE), définies par la Convention sur le Droit de la Mer de 1982, soit une application de la souveraineté des États sur 370 kilomètres au-delà des côtes. C’est le point de friction entre les États-Unis, qui n’ont jamais ratifié l’accord, et les autres puissances arctiques, comme la Russie ou le Canada, qui tiennent à affirmer, voire à étendre leurs possessions. Outre le fait que la région posséderait près de 25% des ressources mondiales d’hydrocarbure, il serait possible, avec le changement climatique, de contourner les canaux de Suez et de Panama pour emprunter de nouvelles routes arctiques, plus courtes, d’ici 2050 pour des expéditions estivales sans glacier, ou 2100 pour un trafic constant. La Russie et le Canada refusent alors toute internationalisation au vu des bénéfices à retirer d’une taxe de passage.

La guerre arctique n’aura pas lieu.

Pourtant, il est certain que la guerre arctique n’aura pas lieu. Les ressources sont encore trop difficiles à exploiter (la compagnie Shell abandonnait en 2015 des explorations au coût faramineux de sept milliards de dollars), et un milieu politiquement instable n’intéresse en rien les entreprises. Néanmoins, prudence est de mise. Le drapeau russe planté en août 2007 est-il vraiment étranger aux opérations norvégiennes de l’OTAN initiées en 2006 et baptisées « Cold response » ?

Ainsi, fin janvier 2017, le sénateur américain Sullivan brandissait une carte polaire où la Russie, représentée en rouge, écrasait par ses nombreuses bases militaires les maigres installations états-uniennes situées en Alaska, sans aucune mention des forces de l’OTAN. « Quelle a été notre stratégie de sécurité nationale en Arctique ? Eh bien, je pense que jusqu’à récemment, pour les États-Unis, (…) il n’y en a jamais eu », conclut Sullivan. Les présidents Obama et Trump ne se sont intéressés à la question que pour des raisons pétrolières, et non de défense. Jamais, depuis 1945, les Américains n’ont été aussi désarmés, jamais leur vision du monde n’a trouvé si peu d’écho. D’autre part, l’intérêt russe en Arctique n’est pas la conquête. Il est vrai que Moscou modernise ses équipements et rouvre certaines bases soviétiques, mais il faut inclure la dimension interne de cette politique. Pour la Russie, l’océan Arctique est l’océan russe, et pour la première fois depuis la fin de l’Union soviétique, elle peut sincèrement se présenter comme première puissance d’un théâtre stratégique. C’est là une fierté que le président Poutine s’engage à maintenir quand il prépare à la fois la route commerciale du Nord-Est et l’extension des frontières, demandée aux Nations unies. Ainsi, le Kremlin a compris qu’il fallait maîtriser l’espace arctique, et rendre attractif le trafic maritime. « La Russie dispose de voies rapides, alors que nous n’avons que des routes en terre battue », déplore le sénateur Sullivan. Après l’attention portée sur le retour russe en Syrie, il est fort probable que l’Arctique connaisse une nouvelle frénésie médiatique.

Le Conseil de l’Arctique

Mais une région souffrant autant du changement climatique serait-elle laissée à l’appétit des États ? Non, répond le Conseil de l’Arctique, composé de représentants des pays riverains, de délégués des peuples indigènes ainsi que de trente-deux observateurs étatiques ou non. Tous ont juré de préserver l’environnement arctique et d’assurer la coopération entre les États. Pourtant, quand il s’agit de régler les différends territoriaux ou les questions sécuritaires, le Conseil décline toute responsabilité. En vérité, ce forum est incapable de prévoir une évolution à long terme, à cause de ses continuelles carences en ressources humaines et financières. Ainsi, en vingt ans d’existence, seuls deux accords contraignants ont abouti à l’assurance d’une coopération minimale en sauvetage et sécurité des équipements off-shore. La catastrophe pétrolière est donc prévue.

Comment faire confiance à ce Conseil arctique, moins bien doté que la Société des Nations ? Il faut répondre à cela par une autre interrogation : si le Conseil était inutile, pourquoi de plus en plus d’États viendraient le rejoindre et y engager des frais diplomatiques ? Pourquoi la Corée du Sud, la Chine, le Japon, Singapour et l’Inde, puissances commerciales majeures, auraient rejoint en 2013 un forum sans réel intérêt ? Parce que le Conseil, certes impuissant, rapproche les États et instaure une diplomatie informelle où les rivaux peuvent se fréquenter. Cet instrument de gouvernance a un avenir : les prochains défis ne manquent pas, à l’image de la future indépendance du Groenland dont les 57000 citoyens devront trouver un équilibre entre la nostalgie américaine de retrouver leur ancien « porte-avion » insulaire, et les nouveaux appétits chinois pour la région.

Avec la Russie en position de force, il est clair que la question arctique sera placée sous le signe de la souveraineté. Bien que l’équilibre environnemental de la région soit condamné d’ici la fin du siècle, avec entre autres l’extinction des ours polaires, les intérêts étatiques, eux, ne font qu’émerger de leur prison de glace. Restera alors à la gouvernance de prouver son utilité ou de disparaître sous les mers.

Alexandre Delangle