Comment représenter visuellement la révolution ? Quelle figure géométrique pourrait pleinement rendre compte de ce concept et nous permettre enfin de le saisir ? C’est la question à laquelle nous étions désireux de répondre.

Pour déterminer le fonctionnement de la révolution, ainsi que ses différentes acceptions, il était tout d’abord nécessaire de faire un léger détour par sa désignation sur le plan discursif. Dès cette première étape, un problème semblait se profiler. Le sens moderne du terme révolution se montrait radicalement opposé à sa signification originaire : la rupture violente que nous, modernes, appelons révolution entrait en contradiction avec le mouvement cyclique des astres que les anciens nommaient revolutio. Chacune des conceptions se voulant négation de l’autre, la dialectique a surgi devant nous comme une évidence. Nous étions persuadés qu’elle n’était pas seulement le fruit de la contingence. La dialectique, dans ses toutes ses dimensions et ses interprétations historiques, allait se révéler non pas comme la seule clef de lecture pour considérer la représentation du phénomène révolutionnaire. Elle allait devenir inhérente à ce que nous considérions une esthétique de la révolution.

Révolution : rupture radicale ou retour au point zéro ?

L’origine du problème de la représentation réside dans cette tension que nous évoquions plus haut. La révolution est-elle une rupture radicale et brutale, capable de remettre en cause l’ensemble des fondements d’un ensemble donné (société, sciences, art), ou bien n’est-elle qu’un retour à un nouvel ordre établi, peu différent du précédent ? Chacune de ces acceptions est légitime et a trouvé dans l’histoire sa justification. La Révolution française a profondément renouvelé les codes sociaux et politiques de la France du XVIIIe siècle. Elle est en cela une coupure fondatrice, depuis laquelle ont pu être actualisés les concepts de démocratie, d’égalité ou d’universalité des droits. Mais la dérive autoritaire de la Terreur n’a fait que réinstaurer un ordre et une hiérarchie qui faisaient étrangement écho à l’organisation monarchique : la bourgeoisie, classe dominée, devenait classe dominante. Les opprimés, paysans et prolétaires, eux, restaient au même endroit. Il est intéressant de noter que ces deux représentations conceptuelles du processus révolutionnaire renvoient presque exactement aux deux moments de la pratique dialectique définis par Hegel et réinvestis par Marx. L’entendement est le premier moment du processus, il renvoie à une stricte identité. On peut alors établir l’équation : organisation-autoritaire-Terreur = organisation-autoritaire-Monarchie. On retrouve cette idée de cercle, et d’un cercle qui est foncièrement vicieux. Le deuxième moment, proprement dialectique, établit le principe de négation. L’équation se transforme : organisation-autoritaire-Terreur = non-organisation-autoritaire-Monarchie = nouvelle organisation politique. La révolution est désormais bien plus qu’une rupture, elle est la négation même du système contre lequel elle s’érige.

La géométrie représentative pour définir la révolution.

Pour mieux comprendre cette ambivalence du processus révolutionnaire, il est nécessaire de faire appel à la géométrie représentative. À la droite, symbole de rupture, de coupure, de mise à mort, s’oppose le cercle, retour sans fin, clôture éternelle. Pour plus de rigueur, il faudrait substituer à « cercle » le terme d’ellipse, c’est-à-dire un mouvement circulaire infini, mais avec deux centres, deux étapes : une accélération et une décélération, une révolution et une restauration. À cette représentation duelle, les Grecs nous y avaient déjà préparés, avec leur stasis qui dénotait à la fois un « se lever », une révolte, un bouleversement, un conflit et un « se tenir debout », un état, un statu quo, une stagnation. Un nouveau modèle nous est alors venu à l’esprit, plus précis et plus parlant. Celui de la boucle. Non pas boucle fermée sur elle-même, spirale tournée sans cesse vers l’intérieur, mais enchaînement de boucles, un peu comme ces gribouillis d’écoliers ou ces tableaux étranges de Twombly. Ce modèle permet de dépasser le principe de circularité anti-progressiste qui annihile la révolution en tant que rupture paradigmatique, tout en conservant la notion de cycle qu’impliquait son origine étymologique. Ce principe de progression cyclique que nous visualisons comme une succession de boucles repassant sans cesse par un point de jonction (qui est en fait une négation) c’est ce que l’Anti-Dühring de Engels appelle « la troisième loi de la dialectique matérialiste » : la loi de « la négation de la négation ».

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’un retour constant à la case départ, mais d’un développement historique, d’une dynamique. Prenons pour exemple le capitalisme. Il s’agit d’un principe qui se veut négation de la féodalité, féodalité qui était elle-même une négation du système esclavagiste. Le capitalisme est donc la négation d’une négation. Mais il est avant tout une avancée historique considérable par rapport au système esclavagiste et au système féodal. Chaque étape, chaque nouvelle boucle, est une révolution qui nous fait progresser vers ce que Hegel estime être la « fin de l’Histoire ». Mais les boucles s’arrêteront-elles ? La question reste en suspend. L’argument téléologique du jeune Marx, qui faisait du communisme le retour à l’unité originelle, et donc la dernière étape de la marche de l’Histoire, n’est d’ailleurs pas vraiment recevable. En effet, qu’est-ce donc si ce n’est un cercle, un éternel retour ?

C’est le moment où Hegel surgit… et Marx à sa suite !

La question de la représentation nous a placés dans une impasse, qui est en fait celle de la géométrie plane, organisation de l’espace incapable de répondre à la complexité révolutionnaire. C’est alors que Hegel surgit à nouveau avec son troisième moment dialectique, le moment dit « spéculatif », où l’objet vient se définir selon la synthèse des deux premiers moments (identité/négation). Reprenons l’exemple du processus révolutionnaire. Il ne s’agit pas d’une alternance entre progrès et régression, entre révolution et restauration, entre droite et cercle, mais bien d’une coexistence, d’une coprésence de ces deux mouvements contradictoires. C’est ce que Merleau-Ponty appellera « l’entrelacs », représenté spatialement sous la forme du chiasme. Le chiasme est le modèle spéculatif (ou spéculaire) par excellence, puisqu’il se détermine sous la forme AB/BA, symbole de la symbiose des oppositions.

Là encore, Marx vient faire irruption puisque la loi de contradiction (aussi nommée loi de l’unité des contraires) est la loi fondatrice du matérialisme dialectique. Tout phénomène, et donc unité, est pensé selon une contradiction, un couple antagoniste, dont la lutte se veut à la fois absolue et déterminante. La société-unité capitaliste est ainsi le fruit du conflit entre deux classes opposées. En cela, la dialectique matérialiste implique, dans son application au monde matériel, un mouvement révolutionnaire continu. La pensée soviétique reprendra allègrement ces concepts, Trotsky avec sa « révolution permanente » et Lénine avec sa « révolution ininterrompue ». La révolution ne peut être conçue que comme chiasme, comme coexistence positive d’une dynamique de négation réciproque, un peu à l’image du tàijì tù chinois où Yin et Yang sont indissociables malgré leur affrontement. Le chiasme, voilà le meilleur moyen de représenter le processus révolutionnaire qui est toujours présent et à l’œuvre dans tout concept, dans toute société, dans tout phénomène. Une figure de style, voilà la seule possibilité de mettre au jour ce qui est désormais une évidence : l’esthétique de la révolution.

Gabriel Meshkinfam et Corten Pérez Houis