Andrea Manca (2)

Dessin d’Andrea Manca

Dans une sorte d’appel désespéré au père disparu, les élèves de Sciences Po s’en sont remis à Fréderic Mion pour savoir comment faire face à l’entrée du Front national dans l’école. Devant les caméras de Sciences-Po TV, notre nouveau Grand Schtroumpf a tenu un discours démocrate, dans l’espoir d’apaiser des tensions aussi démesurées que prévisibles : « La seule limite à la libre-expression et au libre-débat, c’est celle que nous fixe la loi. »

« Laisser faire, laisser passer. » Slogan libéral réactualisé par notre directeur pour répondre à l’improbable tourbillon de violence mimétique, des deux côtés symétriquement provocateur, qu’a causé l’entrée du Front national à Sciences Po. Réponse efficace mais évasive, alors que personne ne semblait capable de tirer les conséquences de cet événement, laissant se multiplier, dans la communauté estudiantine, les interventions provocatrices et haineuses. Provocations d’abord virtuelles et cantonnées aux murs Facebook de certains donneurs de leçons, puis bien réelles quand de jeunes artistes contemporains ont décidé qu’il leur fallait de véritables murs pour assouvir leur soif de reconnaissance.

Plus généralement, c’est toute la société française, ces derniers temps, qui s’est retrouvée impuissante face à la montée du Front national et de ses « alliés objectifs » : des « réactionnaires » de tout poil et, nouveauté, des « bien-pensants » qui dérapent, Maïtena Biraben et ses propos sur le « discours de vérité » du Front national étant la dernière en date. Et à Sciences Po, comme dans certains médias, on ne sait réagir autrement que par la peur.

Crier au loup, dénoncer les discours d’exclusion et de haine, sont choses courantes dans notre belle république depuis au moins trente ans. Pourtant, quelque chose semble avoir changé aujourd’hui. Autrefois, Jean-Marie Le Pen jouait un rôle de faire-valoir. Il était le schtroumpf noir, qui, par ses apparitions récurrentes, permettait de relancer la machine du Bien et de nourrir la légitimité transcendante des défenseurs de la paix et de la démocratie comme valeurs morales supérieures en soi, celles de nos chasseurs de schtroumpfs noirs. En ces temps bénis où la supériorité morale n’était pas à démontrer, il n’y avait nul besoin de fournir des arguments solides pour démonter l’adversaire. La photographie du petit Aylan Kurdi et ses retombées politiques montrent d’ailleurs que cette époque n’est pas tout à fait révolue.

Mais c’est aujourd’hui, et de plus en plus, cette même gauche, que l’on accuse d’être « bien-pensante » (terme que certains comme Laurent Joffrin se mettent d’ailleurs à revendiquer), qui devient à son tour le faire-valoir du Mal. Ses donneurs de leçons en tout genre (Joffrin a fait nombre de petits à Sciences Po, dont certains ont écrit une tribune pleine de bonne volonté dans Mediapart) ne sont désormais plus capables que d’alimenter, de leurs revendications vindicatives et de leur crainte, les discours de haine et de peur du Front national.

Or, le Front national, qui fait de l’opposition à l’immigration le cheval de bataille de son discours (à ce sujet, il est affligeant de pouvoir entendre un membre du FN Sciences Po relayer l’idée selon laquelle il faudrait repousser les musulmans hors de nos frontières et ne garder que les réfugiés chrétiens), fonde une partie de son succès sur des idées plus profondément ancrées dans la culture politique française. Aujourd’hui, parmi les partis politiques ayant pignon sur rue, il est le seul à se positionner contre la modernité (en tant que machine à effacer les structures traditionnelles), ses ravages enthousiasmants, ses destructions applaudies et ses héros enfarinés. Le Front national est le seul parti à s’attaquer à la nature même de la mondialisation, c’est-à-dire à l’extension sans fin d’un monde où le même croît et s’impose sur toute la surface du globe. Pour cette raison, il peut s’attirer la sympathie de ceux-là mêmes qui pourraient être les plus critiques de son discours, mille fois ressassé, sur l’islam, car c’est bien ce versant de son discours qui cristallise de la plus mauvaise manière les changements de l’opinion publique.

Sur ce point, l’extrême gauche, à la pointe de la modernité, ne peut rivaliser en ce qu’elle ne propose pas de retour en arrière mais seulement une fuite en avant, en pensant que la perte des repères causée par la modernité est compensée par l’espoir de voir, un beau jour, sortir des entrailles de la machine moderne un monde expurgé de la domination et régi par le principe d’égalité (ce à quoi nul n’est tenu de croire). C’est face à cette faille ontologique de la gauche qui réapparaît actuellement en pleine lumière, qu’une frange toujours plus grande d’étudiants de Sciences  Po s’est tournée, à l’ombre du discours progressiste de nos professeurs, vers un discours anti-moderne (en vrac, Joseph de Maistre, Charles Maurras, Lucien Rebatet, Michel Houellebecq et l’inénarrable Alain Soral que certains de nos plus brillants éléments regardent le soir en mangeant du pop-corn).

Il faudrait donc se faire à l’idée que ces discours, aussi porteurs de mauvais souvenirs et suspects soient-ils, peuvent avoir un véritable fondement intellectuel et permettre de comprendre sous un autre angle notre situation. Dans ces conditions, on pourrait se montrer optimiste et penser que, peut-être, le Front national ne jouera pas un rôle entièrement négatif dans notre société et notre école. Et, quand bien même il n’apporterait que du négatif, cette négativité, avec laquelle nous semblons avoir tant de mal, est nécessaire, et même dialectique. À ce propos, ce n’est d’ailleurs pas pour rien que pendant trente années, le simulacre de négativité qu’était Jean-Marie Le Pen a tant servi et a tant été utilisé intelligemment par les différents partis (notamment le parti socialiste de François Mitterrand) pour remporter des élections en construisant leur légitimation sur leur prétendue opposition au Mal.

C’est ce discours qui agonise aujourd’hui, alors que tout le monde semble se réclamer du Bien, Marine Le Pen en tête qui, au-delà de sa dé-diabolisation, s’est carrément refaite une virginité, comme une prostituée se ferait réparer l’hymen pour épouser un prince. Désormais, cette société qui a exorcisé le Mal est forcée de se retourner contre le Passé sous toutes se formes pour continuer à penser contre quelque chose. Dans ce nouvel échiquier politique, chacun se grandit en grandissant l’ennemi imaginaire qu’il dénonce. Sans jamais rencontrer l’adversité que l’on dénonce.

Parler du Front national à Sciences Po n’est donc ici qu’un prétexte pour parler de l’incompréhension totale dans laquelle nous vivons depuis plusieurs années. Cela parce que l’action (sans conséquences) a remplacé toute réflexion. Une action que l’on peut résumer en quelques verbes intransitifs. On s’offusque, on s’indigne, on se soulève, on marche, on manifeste, on débat, on lutte… Tout cela sans se demander pourquoi. Mieux vaut être Charlie que réfléchir. Et certains croient réfléchir en disant qu’ils ne sont pas Charlie, au point que l’on ne sait plus si l’on est pour ou contre, si l’on a des amis ou des ennemis, des concurrents ou des alliés, des rivaux ou des complices. On n’est certain que d’une seule chose. Nous sommes tous des persécutés, de perpétuels agressés, en somme, des victimes. Victimes, au choix : de la haine, du racisme, de l’homophobie, de la cathophobie, de la gynophobie, des bien-pensants, des mal-pensants, du mouvement, de l’immobilisme, de la mondialisation, de l’anti-mondialisme…

Mais si l’on sait avec Clausewitz, que l’agressé d’aujourd’hui n’est que l’agresseur de demain, on comprend avec horreur que c’est le désir de guerre qui, en dernier lieu, agite profondément les tripes de notre société. Et pour bien alimenter ce désir, on nous promet matin, midi et soir, jusque dans les colonnes, pourtant éminemment respectables, du Nouvel Observateur, une Troisième Guerre mondiale qui ne viendra jamais mais qui nous fait tous jouir d’avance et par procuration.

Post-scriptum : pendant que certains utilisent ces querelles pour assouvir leur libido guerrière, M. Mion, jamais avare d’une réforme, nous explique les vrais problèmes de nos élites et veille à ce que celles-ci soient à même de dépasser la crise de légitimité qu’elles traversent : « On reproche ainsi au personnel politique de ne pas comprendre la mondialisation, comment fonctionne une entreprise, de ne pas savoir mener à bien les processus de réforme, de ne pas posséder les techniques élémentaires de management. Nous devons nous poser une question nouvelle pour nous qui est : “Comment devons-nous concevoir la formation de ces élèves pour que demain en situation de responsabilité, ceux-ci soient en mesure d’y faire face ?” »

Ludovic Fillols