Pourquoi projeter l’identité sur un écran ou du papier ? Parfois, la projection est à l’intérieur des yeux. Voici un texte qui parle de soi sans jamais dire ‘je’. Écrit deux fois, assemblé, quatre mains l’ont pétri. Il n’appartient à aucune d’elles. Il est plutôt écrit avec trois doigts mythiques qui frappent un écho éclairant à l’intérieur de nous.

Le Massacre des innocents, par Le Tintoret

Le Massacre des innocents, par Le Tintoret

Docteur Arland

Hôpital Sainte-Anne, 1939

Patient 262.602 (A. A.)

« Des baies d’iris noires »

 

– « Et si elle montait d’un coup, sans prévenir, qu’elle se répandait et tordait tout dans votre esprit, que feriez-vous ? – Jetez un œil sur cette montre. Elle aussi, l’aiguille, elle file mais retourne sans cesse au même point. – Monsieur, vous ne me comprenez pas. Fermez les yeux, le temps que je vous rapporte une histoire. »

– « On raconte, depuis des générations, qu’il existait une contrée, qui n’était ni une ville ni un pays. Sous sa forme moderne, elle prenait le teint de la cité antique, antique d’avoir répété les mêmes gestes, ces danses dans les caveaux de nuit dont on oublie le rythme. Les habitants bâtissaient des tours d’acier et de zinc, des minarets athées, et abaissaient des ponts de pierre sur les eaux vertes : si elle était grise de ses monuments, l’Antique verdoyait de ses pâtures et de ses gens. On raconte aussi qu’elle se situait dans un creux inaccessible, encastré par des montages, et que son abondance était si visible qu’il arrivait parfois aux habitants de brûler leurs ors ou d’enfouir leurs pierres précieuses. Nul ne connaissait la faim ni le manque, la maladie ni l’envahisseur. Le croirez-vous ? Les querelles de pouvoir avaient même disparu, remplacées comme on le pouvait par de beaux bâtiments coiffés de vert et des fortifications de verre et de métal blanc.

Ou, du moins, c’est ainsi qu’elle aurait dû être. Car, bien que le peuple s’embaumât dans ses pierres et fît corps aux nuances saisonnières, on craignait l’arrivée d’un malheur. Une légende prédisait qu’à la saison des naissances, l’enfantement d’une bête, née de cendres civiles, ravagerait les terres et les hommes. On se méfiait des femmes enceintes et elles, excédées par les plaintes, tombaient dans des transes convulsées, en plein jour, vomissaient sur le pas des bouges ou perdaient leurs sangs dans le fond des ruelles. La marche de l’Antique se poursuivait sans relâche, au cœur des suspicions dans les logis couverts de murailles et aux organes meurtris, qui coulaient rouge sur la contrée.

Une année que l’hystérie des couches avait rendue extraordinairement sanglante, le peuple, affaibli, fit venir des sorciers dont la renommée envahissait le pays. Eux pourraient débusquer le monstre. Natifs d’une terre immémoriale au-delà du Globe, légers, ils étaient connus pour leur noblesse et mettaient fin aux peurs des nuits par des rites compulsifs. À l’arrivée des ambassadeurs, leurs torses étaient sertis de parures guerrières, leurs doigts de plomb. Ils avaient ceint leur front des peintures de leurs ancêtres chamans. On aurait pu y voir une marelle, comme le tracé d’un jeu d’enfant, mais les nervures et les séismes taillaient les veines d’épuisement. C’étaient des labyrinthes et des cratères sur ces faciès de louves. Ils étaient beaux, disait-on, beaux comme des hommes qui n’ont pas marqué le temps, d’un âge qui se plante sur le visage. C’est sur eux qu’ils portaient cette plante : ses feuilles étaient celles des pensées, mais au buste plus robuste. Elles crépitaient pour soigner. On se mit en branle sur-le-champ.

Pour se rendre à l’Antique, les sorciers devaient traverser le Globe Blanc, la plus ronde colline de la plaine, celle qu’on apercevait tapissée de barbelés d’ivoires ; puis il fallait atteindre le centre formé d’iris noires, qui lui-même ouvrait sur une serre, un jardin d’hiver, où s’entassaient des tableaux entomologiques. Des tissus d’insectes recouvraient ce chemin millénaire, si étroit qu’un seul homme ne pouvait s’y engouffrer à la fois. Les sorciers durent creuser l’ivoire blanc et crever les carcasses d’iris qui protégeaient la longue chute menant aux plaines. – « Tout corps constitué doit mourir », annonça l’un d’entre eux. Et ils ouvrirent une route à la dynamite. Les nerfs dépouillés de l’étroite voie pouvaient provoquer des séismes si les sorciers en touchaient les tissus fébriles. Ils avaient amené avec eux des engins hurleurs dont la fureur ravagea les parois, sous la baie d’iris. –  « Seule la pierre ne souffre jamais », dit un autre. Et la terre avait mal, et leur sillon semblait une pupille ensanglantée. Ils détruisirent, détruisirent, broyèrent le jardin d’hiver, les papillons morts furent ensevelis et les insectes rasés de terre.

Plus de serre, il n’y avait qu’un trou béant, rose, rose comme des nerfs à vif, comme de la muqueuse qui saigne. Leur marche était vive, douce comme de la musique d’après-guerre. Il y avait là, derrière l’orangerie, un long couloir métallique, qui résonnait à vous faire perdre le crâne : des pas, plein de pas, une accumulation gigantesque de murmures, d’abord sourds et lointains, qui devenait peu à peu encombrement, puis vacarme, puis implosion des tympans. C’était un tintamarre de magie noire, avec les armes qui craquaient les parois, et les caissons qui frappaient les corps. S’il ne clouait pas au sol, le bruit donnait envie, même aux plus folles, de s’entretuer. Mais les sorciers n’avaient pas d’oreilles, pas plus que les soldats. Le bruit leur chatouillait l’abdomen.

La garnison déboucha bientôt sur un labyrinthe, dont chaque salle avait été bâtie à dessein d’assassiner le visiteur averti. Au premier croisement, il y avait des jouets d’enfants, dont les traces laissaient présager que beaucoup avaient été détruits : des trains électriques, des dominos bleus, des pierres précieuses. Au second croisement, ce furent des photographies mortes et des animaux empaillés, rien qu’un grenier à souvenirs. Au troisième croisement, c’était l’image idéale d’une mère qui invitait son enfant perdu à la rejoindre et à l’adorer. Et là, une lumière vacillante éclairait une boîte à bijoux si maigre qu’elle semblait disparaître sous la poussière. Les sorciers connaissaient déjà toutes ces résistances (ils savent tout, car ils n’ont aucune nécessité de savoir) et ordonnèrent d’incendier les salles. Ce fut un feu de joie, où les images se calcinaient comme du papier grivois. Bientôt, après que les flammes eurent tout dévoré, il ne demeura rien, rien que la dernière porte et la migraine au-delà des murs. Et ce qui restait des nerfs des baies d’iris s’éteignit.  

La dernière porte s’ouvrait sur le pays : dehors, on eût dit que cette enclave de montagnes et de ciel était l’intérieur d’une noix cendrée, brune ou pourrie par l’été. Les nuages, là-haut, s’enlaçaient en boyaux graciles ; cette muraille veillait sur la ville. Notre cité donnait l’idée d’une équation parfaite, dont rien, rues, bâtiments, services, salles des fêtes, n’aurait manqué à ce calcul préalable au parachèvement. Malgré tout, les sorciers savaient que quelque chose, un rien omis et tombé malade, avait échappé à cette machinerie et la fragilité intense de cette dernière parcelle de vie attisa leur colère.

Nos sorciers arrivèrent dans l’Antique avec des amas de chairs mauves récoltés sous les sandales. Lorsqu’ils s’annoncèrent à l’esplanade centrale, l’hystérie fit place à la liesse, le peuple entier, ensorcelé, escamota ses habits de deuil et revêtit son costume de fête ; et l’on se mit aussitôt à célébrer ces mages barbares. Mais les sorciers avares se nourrirent de leur enthousiasme pour piller les bâtisses et fracasser le restant des fenêtres qui couvraient encore le visage des habitants. Les petites filles en robe blanche leur déposèrent des couronnes de fleurs et les petits garçons leur tendirent des planches de fruits mûrs. On les fit s’avancer au centre de la place ; et ce fut un silence anxieux.

L’un des sorciers, le plus vieux, fit trois pas en avant et, comment vous le dire, ce fut un carnage. L’ordre de massacrer tous les enfants se répand comme une onde. Par dizaines, ils s’enfuient d’ombre en ombre et, débusqués, ils reçoivent deux balles dans la tête. Des mères riantes égorgent leurs fils et jouent aux marionnettes. On pend les fillettes dans de grands éclats de rire. On jette les nourrissons contre les murs. Tout est exécuté en une poignée de minutes et puisque les seuls à le subir sont morts, ce massacre a plutôt l’air d’une grande kermesse. À la fin, lorsqu’il ne reste plus un enfant à saigner, toute la ville se rue sur les femmes enceintes. Elles sont traînées par les cheveux, les chants couvrent les plaintes, le ventre est crevé comme un œil. Comme s’ils avaient toujours su parfaire ce rite d’âge natal, les pères tiennent leurs filles engrossées et les mères les soulagent du fardeau génital. Les enfants abattus, les mères avortées, la bête ne naîtrait pas. Et comme chaque année, les sorciers battront l’Antique jusqu’à ce que les fleurs pleurent, et comme chaque année, le peuple reconstruira son antique cité avant le retour des ensorceleurs. »

– Il était une fois, une troupe de sorciers héroïques qui se rendaient dans une ville oubliée. On raconte qu’ils n’habitaient pas si loin d’ici ; peut-être étaient-ils même du pays, peut-être ne l’avaient-ils jamais laissé. Chaque fois que le signal du printemps colorait les feuilles, ils quittaient leur retraite et partaient affronter les mêmes périls. Une prophétie disait qu’un jour, à la saison des amours, une mère maudite s’engrosserait d’un monstre et que ce monstre réduirait le pays à cendres. Aux rides, à la vieillesse des habitants, on percevait depuis combien d’années déjà ils massacraient leurs fils et leurs filles… Mais personne ne s’en souvenait plus. Car au printemps, tous les ans, tout était détruit et à la fin de l’hiver, tout s’était déjà régénéré. Leur ville, c’était une plante. Chaque passage des sorciers, que les habitants vénéraient comme des sauveurs, laissait à peine une trace sur l’esplanade. Depuis longtemps, ces traces avaient accumulé un monticule et, plutôt que les églises ou les temples, c’était ce monticule que l’on adulait.

– Mais les soldats étaient pris pour des sauveurs ! Monsieur, est-ce que vous comprenez maintenant ?