Quitter le nid. Prendre son envol. Voler de ses propres ailes. Y laisser des plumes. Si la langue française s’obstine à considérer l’étudiant fraîchement émancipé comme un oisillon frêle et penaud, on s’attachera ici non pas à une étude ornithologique mais bien à un fait notable : quitter sa famille.

Petits, on explique déjà que le schéma à suivre consiste à grandir avec ses parents, puis à partir seul affronter la vie, pour finir par fonder sa propre famille. Ce schéma est d’abord compliqué à intégrer pour un enfant, qui ne conçoit pas comment, diable, abandonner ses parents, eux et les tartes au citron meringuées du dimanche, les cinés du lundi… Pourtant, une dizaine d’années suffisent à lui fournir moults arguments de réponse, tant et si bien qu’il en oublie la question initiale et attend avec fébrilité ce passage fondamental qu’est le départ.

Selon le schéma préconstruit, l’étudiant pense se détacher des mécanismes classiques de la famille en quittant ses parents, et les premières semaines de sa nouvelle vie lui en donnent souvent l’illusion. C’est alors qu’il observe, non sans l’avoir plus ou moins pressenti, que c’est en s’éloignant qu’il ressent le plus fortement les rouages familiaux peser sur ses épaules : il manque à ses parents, et en plus, il leur coûte cher. Un bon déclencheur de cette prise de conscience se situe en général autour du 15 du mois, au-dessus du plafond autorisé et juste avant l’appel du banquier. L’étudiant réalise alors ce fossé vertigineux entre ce que ses parents lui donnent et ce qu’il ne peut donner en retour, lui, cet enfant parti avec l’amour et l’argent. Terriblement rongé par la culpabilité, l’étudiant cherche par tous les moyens à compenser le vide que son départ crée dans son foyer, et le vide que sa nouvelle vie crée dans le portefeuille familial. Pour rendre l’absence supportable, il est prêt à recevoir l’appel de maman à la sortie du cours de « statistiques inférentielles » le vendredi à 21h, pour entendre que « non, on ne va pas à la soirée d’intégration en étant malade », si forte soit la tentation et si faible soit le mal de gorge (qui en toute logique, sera une fonction décroissante du nombre de verres). Pour renflouer le portefeuille familial, l’étudiant est prêt à travailler, encore faut-il que ces horaires le lui permettent. Donc comment remercier ? Comment rendre ces repas de famille exquis, ces cadeaux, ces preuves d’amour, ces parts de tarte ? Alors que chez lui il ne se posait pas la question de cette injustice puisqu’il lui semblait se fondre et se confondre avec le mécanisme familial, l’étudiant parti est un rouage dissident et criminel, et si un rouage pouvait avoir un derrière, celui-ci serait entre deux chaises.

Heureusement, il se trouve quelques brillants esprits pour rétablir cet équilibre perdu. Ainsi ce cher Gary S. Becker, dans sa thèse « The Economic Way of Looking at Behavior » met un point d’honneur à soulager l’étudiant de sa culpabilité, pour mieux la redistribuer entre membres de la famille. Personne n’ignore la place sacrée que donne Becker à la rationalité, qui s’applique aussi à la cellule familiale. Effectivement, tous les soins que les parents offrent à leur progéniture relèvent en réalité d’une ignoble stratégie rationnelle, d’une fourberie d’autant plus grande qu’ils espèrent que les enfants culpabiliseront pour un crime qu’ils ont eux, parents, commis. Les traitres, selon Becker, s’assurent en effet sournoisement une assurance vieillesse ; des enfants aimés, choyés, aidés et soutenus jusqu’à l’insoutenable seront d’autant plus prompts à aimer, choyer, aider et soutenir jusqu’au dernier souffle leurs géniteurs grisonnants. Ce qui pourrait, pour se replacer dans le contexte de l’article, se résumer par les études contre pousser le fauteuil de maman dans les parcs le dimanche.

La rationalité de Becker laisse donc un goût amer, et on serait conduit à suspecter chaque part de tarte au citron meringuée.

Toutefois, force est de constater qu’il apporte là une réflexion logique et intéressante, même si cette rationalité déconstruit tout ce dont l’homme se veut le plus fier – à savoir l’acte gratuit et les liens d’amour -, car elle s’inscrit à merveille dans des questionnements parfaitement inconnus à l’étudiant. Je m’explique. A l’heure du choix rationnel, le coût d’opportunité d’une heure passée à la maison de retraite pour rendre visite à ses géniteurs est bien moindre que celui des heures passées quotidiennement à pourvoir à leurs besoins soi-même, en les accueillant sous son propre toit. L’arbitrage en question est un point de débat sensible de nos jours, teinté en particulier par cette culpabilité décidément collante, la culpabilité plus ou moins latente de ne pas accomplir soi-même un devoir ancestral ou de ne pas rétablir l’équilibre perdu.

L’étudiant, loin de ces considérations (de toute manière les notifications Facebook l’empêchent de considérer quoi que ce soit) pense donc devoir régler un problème ponctuel, à son départ du foyer, que le temps effacera, alors qu’il entre à peine dans le problème, qui compte bien durer. L’étudiant peut donc bien raccrocher au nez de maman de temps en temps, maintenant qu’il sait que plus tard, lui aussi, la privera de sortie belote quand elle aura la grippe.

Moralité : si Becker dit vrai, gardez-vous d’offrir à papa et maman votre tarte au citron meringuée : vous risqueriez de finir du mauvais côté du fauteuil roulant le dimanche.

Juliette Jourde