Alors que le sixième volume de son œuvre vient de paraître en Pléiade, l’écrivain continue d’interroger. Exacerbe-t-il l’identité sudiste ou bien met-il en valeur sa déchéance ?

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« Je ne suis qu’un fermier qui raconte des histoires de fermier ». Voilà une bien étrange définition pour caractériser un auteur nobélisé. Et pourtant, il s’agit bien là de l’autoportrait de Faulkner. Ce dernier s’est plu toute sa vie à se présenter plutôt comme un gentleman farmer que comme un intellectuel, considérant ses travaux agricoles plus importants que ses travaux d’écrivain. Il a cherché jusqu’à son dernier souffle à gagner la respectabilité de l’Homme du Sud ce qui était synonyme à l’époque de racisme ordinaire. Une grande partie de ses biographes s’accordent à dire qu’il était un homme peu recommandable. Alcoolique, irascible, Faulkner est un personnage qui suscite l’indignation et le dégoût de la société américaine puritaine, choquée que l’on puisse peindre d’elle une fresque si abominable.

Même après avoir reçu le prix Nobel de littérature en 1949, il ne fera toujours pas l’unanimité, comme en témoigne cet extrait du New York Times du 11 Novembre 1951 : « L’inceste et le viol sont peut-être des distractions communément répandues dans le Jefferson, Mississippi de Faulkner, mais pas ailleurs ». Si Faulkner dérange autant dans son pays, alors qu’il est adulé en France de son vivant, c’est parce que son œuvre pointe du doigt les fractures d’une société dont l’élite souhaite l’unité. Faulkner, bien que très perspicace dans son œuvre, restera toute sa vie enfermé dans un carcan d’opinions affligeantes de médiocrité, allant jusqu’à dire au Sunday Times (certainement dans un état d’ébriété avancé) qu’il était prêt à descendre dans la rue pour tirer sur des Nègres s’il le fallait. Rien n’est plus surprenant chez Faulkner que cette disjonction entre sa vie et son œuvre. Cette dernière est animée par deux mouvements : l’exacerbation de l’identité sudiste, en même temps que sa déflagration. Mais on aurait tort de considérer ces deux mouvements comme purement contradictoires, car ils ne relèvent que d’une seule logique. L’œuvre de Faulkner vise à comprendre la débâcle des grandes familles du Sud et le comté fictif de Yoknapatawpha y sert alors de laboratoire. L’auteur pousse jusqu’à son terme l’idéologie sudiste en montrant que son ancrage est guidé par la peur qui transforme l’altérité en étrangeté et qui conduit, dans un mécanisme absurde, à la dégénérescence.

L’identité, devient chez Faulkner l’occasion d’un vertige

La réflexion identitaire sert de toile de fond à toute l’œuvre de Faulkner. Aucune des familles de l’œuvre faulknérienne n’échappe à cette problématique qui, au fil des œuvres, devient une malédiction. En sapant l’ensemble des éléments d’appartenance au Sud, du plus individuel (le nom) au plus partagé (le sol), l’écrivain fait tourner la construction identitaire au désastre. Le nom, incarnation par excellence de l’identité, devient chez Faulkner l’occasion d’un vertige. De la bouche d’Addie on peut même entendre « Les noms qu’on leur donne, ça n’a aucune importance » (Tandis que j’agonise). Cette neutralisation du patronyme vient mettre en valeur le déclin des familles comme dans Le Bruit et la Fureur, où l’enfant attardé des Compson devra être renommé Benjy pour ne pas souiller la mémoire du grand père Maury. Non seulement le nom devient le témoin d’une déchéance, mais il apparaît également comme l’objet d’un doute, puisqu’il est l’élément qui définit l’identité d’un individu tout en lui étant imposé. Si l’on dépasse le cadre restreint de l’individu, on peut s’apercevoir que les sudistes dans leur ensemble ne peuvent pas s’appuyer sur ce qu’ils partagent tous entre eux : le sol. Ce sol, qui dans l’imaginaire américain correspond à une nature sauvage, vierge, lieu de tous les espoirs, s’avère être une réalité « épuisante et désespérante » (J. Jamin, Faulkner : le nom, le sol et le sang). Pour reprendre Faulkner, ce « Nouveau Monde » est déjà « flétri et violé » (Idem), il a hérité des « ennuis, des soucis et de l’angoisse » des hommes (Le Domaine). Au lieu d’être le peuple élu, ces hommes, puisqu’ils ont volé les terres aux Indiens, sont touchés par une malédiction qu’Edouard Glissant définit comme la perte du « droit de fonder » (Faulkner, Mississippi).

 

La peur, voire la jalousie des Blancs à l’égard des Noirs rompt toute relation

 

De cette identité sudiste on retient surtout qu’elle est contre-nature, vouée au désastre au sens étymologique : elle n’est pas sous la protection des astres, elle est donc maudite. Les familles tentent par des alliances et des mariages douteux de sauvegarder la pureté de leur sang, mais ne font que créer tares et bâtards, car comme le dit Quentin Compson dans son célèbre monologue du roman Le Bruit et la Fureur, la pureté « est un état négatif et par suite contre nature ». Tout semble ainsi déjà joué pour le lecteur qui a su relever les signes de cette damnation. La quête identitaire dans les romans de Faulkner est bancale dès son fondement. L’identité n’existe, ne peut se construire qu’en vis-à-vis. Autrement dit elle a besoin de l’altérité. Le « Je » n’existe que dans la relation à un alter-ego qui le reconnaît. Et quel meilleur autre pour un Blanc qu’un Noir ? Or c’est ici que le bât blesse, puisque pour les Blancs dans l’univers faulknérien le Noir, considéré comme sous-homme, est loin d’être un alter-ego. L’identité est une manière de durer dans le temps en posant une continuité entre ce que je suis maintenant et ce que je serai plus tard. C’est-à-dire que l’identité personnelle « ne peut précisément s’articuler que dans la dimension temporelle de l’existence humaine » (Ricoeur, Soi-même comme un autre).

La construction de l’identité répond à la peur que le temps me fasse disparaître. Et c’est bien ce qui motive les sudistes de Faulkner : ils souhaitent s’arrimer au territoire par leur identité afin de ne pas disparaître, ils veulent entrer dans l’Histoire. Mais cette peur leur fait craindre les Noirs, car chez Faulkner ces derniers ont cette capacité « d’endurer ». Comme le dit l’auteur « They endured » (Appendice Compson : 1699-1945). Ils renoncent à toute fondation et par ce renoncement parviennent à s’extraire de l’Histoire pour la traverser. Et c’est cette capacité qui fait craindre aux Blancs la supériorité des Noirs. On peut l’entendre dans la bouche d’Isaac McCaslin dans Descends Moïse : « Ils dureront. Ils sont meilleurs que nous. Plus robustes que nous. Leurs vices sont des vices singés de ceux des Blancs » (Descends Moïse). La peur, voire la jalousie des Blancs à l’égard des Noirs rompt alors toute relation. Aucun rapport entre l’un et l’autre n’est possible, donc l’identité ne peut se définir. Le Noir au lieu d’être l’autre devient un étranger sans rapport aux Blancs et se retrouve n’être plus qu’une projection de fantasmes racistes.

C’est pourquoi dans cette société-là, il va de soi que le meurtrier d’une Blanche à coup de rasoir, ne peut être qu’un Noir, serait-il de peau blanche : « Et je crois qu’alors son sang blanc l’abandonna un instant, une seconde à peine, un éclair, qui permit au sang noir de surgir pour le dénouement, de le pousser contre celui en qui il avait tout son espoir de salut » (Lumière d’août). On voit déjà poindre l’absurdité du rêve sudiste : les Blancs, en niant l’altérité, se condamnent en tant qu’identité. Au lieu d’inscrire leur nom et leur destinée dans le temps, ils créent leur propre malédiction. Le roman Absalon, Absalon ! témoigne parfaitement de cette logique : Les Blancs fuient les Noirs, parce qu’ils considèrent que le pire qu’il puisse leur arriver est le métissage de leur sang. Les familles en arrivent alors au repli sur soi, sur le domaine et sur la demeure : une position totalement absurde puisque l’esprit de la frontière est l’esprit du mouvement, et non de l’embastillement. Et la consécration de cette logique est alors la préférence affichée pour l’inceste comme le pointe du doigt le héros Charles Stupen : « Alors c’est le mélange des races, ce n’est pas l’inceste que tu ne peux tolérer » (Absalon, Absalon !). Conséquence logique et absurde à la fois, la volonté des familles de perdurer conduit à leur dégénérescence. L’incarnation ultime de ce repli est Benjy, un handicapé mental, un idiot (étymologiquement une île, coupée du reste du monde), dernier enfant de la famille Compson et obsédé comme son frère par un désir incestueux envers sa sœur.

L’œuvre de Faulkner pourrait se résumer à une démonstration par l’absurde : elle fait sienne la logique identitaire et raciste des Sudistes, la pousse jusqu’à sa complète réalisation et en montre l’insanité. Avoir voulu fonder une communauté unique et monochrome grâce aux barrières raciales est la raison de la débâcle des grandes familles du Sud. Par cette conclusion lapidaire complètement opposée aux opinions de l’auteur raciste, la littérature montre bien ici sa capacité à balayer les préjugés, à s’extraire des contingences de son contexte pour atteindre la vérité. Lire Faulkner c’est aussi comprendre qu’une société sujette au repli à la fois politique (chauvinisme), culturel (xénophobie), personnel (endogamie) devrait peut-être y regarder à deux fois avant de reproduire les petites stratégies identitaires des familles sudistes. Car elle a encore beaucoup à apprendre des histoires d’un fermier des États-Unis.