Dervenn - dervennart@gmail.com

Dervenn – dervennart@gmail.com

« Embrace, extend and extinguish » : on serait tenté de dire que ce slogan décrit une expansion territoriale de plus en plus agressive, à l’instar de celle des empires. Embrace : on s’empare d’un espace existant. Extend : à partir de cette base, on s’étend aux territoires adjacents. Extinguish : on détruit ainsi les territoires alentours. L’empire se compose et se maintient par ses frontières, qui s’étendent sans cesse, et par l’acculturation des peuples via l’imposition d’une politique et d’une idéologie qui leur sont extérieures.

La grande entreprise a remplacé l’empire.

Il est intéressant de voir que ce slogan n’est pas la devise d’un grand empereur mais celle, secrète, qui circulait en interne des locaux de Microsoft. Paul Maritz, le vice-président de l’entreprise géante, aurait utilisé la phrase dans un meeting avec Intel en 1995 pour décrire la stratégie de Microsoft face à Netscape, le premier des navigateurs web, et face à Internet en général. La grande entreprise a remplacé l’empire ; il nous faut alors revoir notre analyse. L’empire classique a évolué en un nouvel édifice, celui de l’empire économique. La conquête des territoires devient la conquête des marchés. Qu’elle soit spatiale ou symbolique, l’agressivité de la démarche subsiste. Les peuples subordonnés ne sont plus des sujets politiques mais des consommateurs. J’affirme pourtant que sujets et consommateurs sont tous deux pieds et poings liés par une idéologie et une ignorance communes. Lénine voyait dans l’impérialisme le « stade suprême du capitalisme ». À sa suite, je pense qu’il existe une nouvelle forme d’impérialisme économique, qui se cristallise dans des structures techniques. Cette affirmation pourrait sembler contre-intuitive au premier abord, tant l’on tend à penser la technique comme un medium neutre et utilitaire. Ce postulat est heureusement remis constamment en question par un bon nombre de techniciens et d’universitaires, et ce de façon croissante avec l’essor d’un objet technique, politique sous toutes les coutures : l’ordinateur.

Car l’informatique est le meilleur exemple de l’impérialisme techno-économique. Une compréhension technique de cette nouvelle strate technique est nécessaire. L’ordinateur est certes beaucoup de choses, mais n’est sûrement pas un objet simple. Sa densité technique et historique est particulièrement singulière, car les évolutions de l’ordinateur ont été extrêmement rapides, cristallisant dans un même mouvement des structures politiques et économiques. Intéressons-nous d’abord à la structure basale, qui reste stable, avant de voir les évolutions autour d’elle. Un ordinateur est divisé en hardware (la machine concrète) et en software (les logiciels qui permettent de communiquer avec cette machine). Le seul langage que le hardware peut décrypter, c’est le langage binaire : une succession de 1 et de 0 qui vont ouvrir ou fermer les circuits qui composent la machine. C’est le rôle des logiciels que de convertir, via un compilateur, le langage des humains en actions compréhensibles par l’ordinateur. Nous avons donc bien une structure basique, stable : des langages de programmation nombreux (dont le premier est Fortran, en 1954), permettant de dicter des informations à la machine, qui les traduit en binaire. Le code-source d’un logiciel est la compilation de ces langages de programmation. Ce sont les lignes de commande aux ordinateurs. Le logiciel le plus important dans un ordinateur est le système d’exploitation, l’OS. On en compte trois principaux aujourd’hui : Microsoft, Apple et GNU/Linux.

Si l’on maîtrise le software, alors on maîtrise la machine.

Cette structure technique duale, qui se partage entre le hardware et le software, est précisément ce qui ouvre la voie à un empire techno-économique. Si l’on maîtrise le software, alors on maîtrise la machine. Or les commande du software, son code-source, peuvent être mises ou non à disposition de la communauté. L’étude de l’évolution historique d’une telle maîtrise montre que sur la base de structures techniques similaires, des vues politiques divergentes ont émergé. Il s’agit de deux vues principales, autour du statut du code : lorsque l’on peut accéder à la constitution du logiciel et le modifier, il s’agit d’un logiciel dit « libre ». Je ne m’aventurerai pas à parler de gestion démocratique (les logiciels libres recèlent des dynamiques complexes qu’on ne saurait aborder ici), mais plutôt d’une forme d’organisation communautaire. Lorsque l’utilisateur ne pas accéder au code-source, il s’agit d’un logiciel propriétaire. Au temps des ordinateurs géants (années 1960 et 1970), les codes-sources des logiciels étaient « libres » de facto : on se les échangeait naturellement. Lorsque les ordinateurs ont commencé à rétrécir, et à quitter les sphères universitaires et militaires pour toucher un public non professionnel (un des premiers ordinateurs à franchir les portes des foyers est l’Apple II en 1977), les grandes entreprises ont commencé à voir la chose d’un autre œil. En tête, Bill Gates, son jeune âge et ses dents longues. Ce dernier a verrouillé les codes-sources de son programme d’exploitation Microsoft, et lancé en 1981 son PC (Personal Computer) avec IBM fournissant la machine. Au contraire, l’OS GNU/Linux a déployé en 1994 (à la suite des efforts de Stallman, initiés des années plus tôt) une politique de construction communautaire et ouverte, Microsoft adopte une stratégie agressive, que l’on ressent encore aujourd’hui.

À l’instar de sa tribune de 1976, « An open letter to hobbyists », où il fustige l’ouverture du code comme illégale et contre-productive, Bill Gates prend du terrain et verrouille le territoire. Ces pratiques se retrouvent dans de multiples aspects du système d’exploitation aujourd’hui. Les ordinateurs lambda sont vendus avec l’OS Windows, et non Linux, son concurrent libre. Internet Explorer, le navigateur développé par l’entreprise, est associé par défaut à Windows. C’est la pratique dite de « vente liée », destinée à asphyxier les autres concurrents et à ne laisser aucun choix à l’utilisateur. Un des exemples les plus concrets de cet impérialisme tranquille est Word, le logiciel de traitement de texte associé à Microsoft. Il s’agit d’une suite payante relativement chère, qui est partiellement incompatible avec la lecture de documents venant d’autres suites (OpenOffice, etc). Pire, les documents écrits avec une ancienne version de Word ne sont pas forcément compatibles avec la suivante. Microsoft fait de Word un standard de facto. De manière plus générale, il nous est impossible de remettre en question ce standard, ou de l’améliorer pour qu’il corresponde davantage à nos besoins. Écrire sur une page Word n’est pas écrire sur une page blanche. C’est écrire sur un support exclusif détenu par une entreprise aux pratiques monopolistiques, qui lui ont valu plusieurs condamnations (citons, entre autres, l’amende de 497 millions d’euros imposée par la Commission européenne à Microsoft en 2004, pour concurrence déloyale).

Il y a une immaturité collective dans le rapport à l’ordinateur.

Microsoft est un exemple (parmi beaucoup d’autres dans le monde informatique) de structure éminemment contestable et contestée, mais que nous ne pouvons (pas encore, pour la plupart d’entre nous) subvertir, faute de connaissances techniques. L’incompétence technique entraîne un manque de crédibilité patent : par exemple, je dénonce les agissements d’une entreprise dont le logiciel de traitement de texte, Word, a pourtant servi à rédiger mon article. Il y a une immaturité collective dans le rapport à l’ordinateur, y compris parmi les plus militants d’entre nous. Nous dirons que le code est fait pour les informaticiens. Il semblerait que nous rations le coche de certains nouveaux langages. J’affirme qu’il nous faut prendre exemple sur les informaticiens, les codeurs contre lesquels Bill Gates se heurte. Le chemin est encore long, mais d’aucuns diraient que « la voie est libre » : la prise de conscience en est le premier pas.

Une double leçon est à tirer de cet exposé succinct, qui est aussi un double impératif. Un impératif épistémologique : la compréhension de la technologie que nous côtoyons de très près, c’est-à-dire de son langage (le code) et de son architecture (le software) est une étape clef pour engager une réflexion féconde sur les rapports que nous entretenons avec les machines. Un impératif éthique, car cette compréhension permettra ensuite d’appréhender les valeurs politiques qui émergent des structures techniques (les logiciels sont-ils ouverts ou fermés ? Laissent-ils ou non le choix aux utilisateurs que nous sommes de comprendre leur fonctionnement ?) et, surtout, de décider en toute connaissance de cause s’il est opportun que nos technologies de pointes soient gouvernées par une poignées d’empereurs. 

Coline Ferrarato