Contrairement à l’Église catholique, qui connaît une autorité unique, le Vatican, l’Église orthodoxe est divisée en différents Patriarcats. En théorie, seul le Patriarcat Œcuménique de Constantinople possède une supériorité honorifique sur les autres. Mais dans la pratique, l’Église orthodoxe subit de nombreuses divisions et se trouve marquée par une rivalité entre le Patriarcat de Constantinople et celui de Moscou.

Photographie par Roman Cadre, série Babel

Photographie par Roman Cadre, série Babel

Une lutte dans l’histoire

À l’origine, la division en Patriarcats était territoriale. Rome en était un parmi d’autres, et n’avait pas de supériorité hiérarchique selon les Orientaux. Cette divergence entre Orientaux et Occidentaux amène au schisme définitif en 1054. Ensuite, la chute de Constantinople en 1453 face à l’envahisseur turc musulman, et la transformation du siège du Patriarcat, Sainte-Sophie, en mosquée, a porté un coup sévère à l’orthodoxie. Moscou, nouvel empire chrétien, prend le titre de troisième Rome, défenseur de la vraie foie. Le renouveau orthodoxe provient ainsi de la Russie.

C’est sur un fond de lutte contre l’Empire ottoman que les peuples orthodoxes obtiennent leur indépendance. Pour les Grecs, l’acquisition d’un Patriarcat pose peu de problèmes : celui d’Athènes devient l’Église « nationale » grecque. Mais lorsque les peuples balkaniques veulent obtenir leur propre Patriarcat, qui utiliserait leur langue nationale, la situation se complique : un Patriarcat doit être local, pas national. C’est pourquoi, en plus de lutter contre l’empire, les Bulgares luttent contre les religieux grecs pour obtenir le droit à une Église bulgare autocéphale. Ainsi, les tensions apparaissent : la Macédoine appartient-elle à l’Eglise nationale grecque, car elle fait partie de la nation grecque ? Appartient-elle à l’Église bulgare car elle est peuplée de Bulgares ? À l’Église serbe, qui conquiert le nord de la région ? Ou au Patriarcat de Constantinople, car de fait la Macédoine est toujours ottomane ? Aux luttes entre peuples se superposent les luttes entre Églises. Si la chute de Constantinople a créé un vide dans l’identité orthodoxe qui se ressent encore aujourd’hui, l’effondrement de l’Empire ottoman fait apparaître des lignes de fractures ethno-confessionnelles qui fragilisent la région des Balkans.

Dans le même temps, l’Empire russe ré-affirme son identité orthodoxe en réaction aux révolutions européennes de 1848. L’expansion récente de l’empire amène également des églises sur la route transsibérienne : Kazakhstan, Chine, Mongolie, Japon. Moscou annexe également d’autres églises orthodoxes déjà existantes : les églises locales ukrainiennes et, plus problématique, le Patriarcat autocéphale de Géorgie, antérieur à la christianisation de la Russie, ce qui exacerbe de fortes rancœurs déjà existantes. La réduction au silence du Patriarcat de Constantinople par la Turquie moderne, et la politique athée activiste des pays communistes, créent de nouvelles ruptures au sein de l’Église orthodoxe, qui renaît de ses cendres dans les années 1990. Si l’Église est une institution symbolique forte qui ramène des fidèles en perte de repères, les nombreuses crises internes se font d’autant plus violentes.

Constantinople-Moscou, la grande guerre

En théorie, Constantinople reste supérieure aux autres patriarcats à titre honorifique. Dans les faits, elle n’a d’autorité que sur quelques 20 000 orthodoxes de Turquie, dont 80% ne sont pas grecs mais arabes, à la suite de l’annexion du sandjak d’Alexandrette en 1939. Les Grecs de Turquie ont fui le pays en masse par vagues successives : génocide arménien qui touche massivement les Grecs du Pont, guerre gréco-turque et le tragique incendie de Smyrne, pogroms d’Istanbul de 1955, persécutions liées à la crise chypriote… L’influence du Patriarcat de Constantinople s’en trouve  très amoindrie, surtout lorsqu’on le compare avec le Patriarcat d’Athènes qui a autorité sur les Grecs de Grèce. Ainsi, la seule Église ayant un poids important sur la scène internationale est celle de Moscou. Elle rassemble le plus grand nombre de fidèles (140 millions), sur le plus grand territoire (Russie, diasporas, un partie de l’Asie), et mène des activités missionnaires.

Pourtant, l’Église de Moscou a un gros problème : son passé impérialiste. L’Église de Géorgie lui est hostile à cause de l’annexion forcée jusqu’en 1943 (1917 pour les Géorgiens, 1989 pour Constantinople), tandis que l’Église d’Ukraine veut devenir une véritable Église nationale. Constantinople soutient d’ailleurs cette autocéphalie, afin d’affaiblir Moscou. Notons que si le Patriarcat Œcuménique cherche à préserver les intérêts des orthodoxes, l’Église russe est particulièrement liée à l’État russe. La course commence alors : le Japon dépend de Moscou, l’Indonésie de Constantinople ; la Corée du Sud est passée à Constantinople, celle du Nord est retournée à Moscou ; la Chine est à Moscou, Hong Kong à Constantinople, qui a pris autorité sur Taïwan ; l’Estonie accueille les deux Patriarcats…

Cette situation se complique dès lors que les rivalités concernent d’autres Églises entre elles. Aujourd’hui, la République de Macédoine, non reconnue par la Grèce, n’a pas le droit de porter ce nom et s’appelle Ancienne République Yougoslave de Macédoine. Son Église est rattachée à la Serbie, mais aimerait obtenir son autocéphalie, ce que Belgrade refuse. La Grèce s’opposerait aussi naturellement à toute création d’un Patriarcat de Macédoine, car cela remettrait en cause ses frontières à la fois territoriales et religieuses sur la région de Macédoine grecque (Thessalonique). Les divisions de l’Ukraine, de Chypre, de la Moldavie sont autant de conflits où l’Église orthodoxe est mise à l’épreuve.

La diplomatie chrétienne de la Russie

La Russie utilise son image religieuse pour sa diplomatie. On le voit avec la construction de la cathédrale russe de Paris. Placée stratégiquement, avec une belle architecture et un centre culturel, la cathédrale de la Sainte-Trinité a fait couler beaucoup d’encre, et fut même au cœur d’une polémique puisque Vladimir Poutine ne s’est pas rendu à son inauguration, après certaine remarque de François Hollande. Pourtant, cette cathédrale attire des visiteurs, et montre le rayonnement nouveau de la Russie : une cathédrale de cette taille, sur les bords de Seine, à deux pas de la Tour Eiffel, c’est un formidable outil de promotion diplomatique.

L’imagerie chrétienne est très présente dans l’intervention russe en Syrie : des photos montrent par exemple le Patriarche Cyrille qui bénit les missiles russes à destination des « terroristes ». Cette image de défenseur des chrétiens d’Orient que se donnent Vladimir Poutine et Cyrille est en contraste avec l’attitude des chrétiens sur place. Ceux-ci craignent les interventions militaires sans suites, car une fois finies, ils restent sans protection, cibles de toutes les attaques. L’intervention russe n’est d’une aide que très limitée pour les chrétiens d’Orient.

De plus, lors du Grand Concile pan-orthodoxe, en 2016, l’Église de Russie est absente, avec celles de Bulgarie, de Géorgie et d’Antioche. Ce Concile devait rassembler les quatorze Églises autocéphales à Istanbul. À la suite des tensions russo-turques, le sommet fut déplacé en Crète, preuve que les relations entre Églises dépendent bien des relations internationales. Malgré le changement de lieu, Moscou annonce qu’elle ne se rendra pas au Grand Concile, suivie par l’Église de Bulgarie. La Russie fait donc cavalier seul et ne participe pas à une coopération entre les Églises orthodoxes.

Thomas Ciboulet