Le discours politique incitant au sacrifice pour sa patrie, malgré une longue et profonde sédimentation historique, a perdu sa pertinence : il demeure dans les formes, mais ne recoupe plus aucune réalité.

 

Dulce et decorum est pro patria mori : « Il est doux et honorable de mourir pour sa patrie ». Dans toute l’histoire de la guerre, la formule d’Horace connaît un écho formidable et constant. L’engagement de l’homme pour sa communauté jusqu’à la mort est une permanence du politique, si elle n’en est le fondement, comme le soutient C. Schmitt – notamment dans La Notion de Politique . Le “pro patria mori” a cependant gardé une même étrangeté à travers les siècles : pourquoi et comment un homme peut-il s’engager dans une guerre, pour un camp ou un idéal, jusqu’à la négation de lui-même ? Nous avons hérité d’une compréhension particulière du sacrifice du soldat pour sa patrie, issue d’une longue cristallisation historique dont l’héritage se heurte aux bouleversements issus de la société libérale et du XX° siècle.

La possibilité de la guerre, à la racine du contrat politique, implique l’acceptation d’un éventuel sacrifice par les citoyens pour la communauté. La logique du sacrifice a alors deux composantes essentielles : d’une part, des hommes acceptent de donner jusqu’à leur vie, et d’autre part, une communauté les y encourage et les glorifie. Déjà, les princes des cités antiques grecques et romaines honoraient leurs morts à la guerre. L’exemple le plus célèbre en est l’oraison funèbre de Périclès rapportée par Thucydide, dans laquelle sont exaltées les valeurs de la cité athénienne, de l’Etat, pour lesquels les soldats ont fait « sacrifice de leur vie ». Périclès y assure la reconnaissance éternelle de la cité envers ses dignes fils, par la commémoration de leur mort et la protection de leur famille. Bref, le martyr reçoit un culte de la patrie pour laquelle il s’est donné.

L’histoire de l’idée de sacrifice ne doit pas se confondre ici avec l’histoire de ses pratiques : le pro patria mori est essentiellement une catégorie du discours politique et intellectuel avant d’être un outil analytique. A côté des héros-martyrs, il faut compter le grand nombre de sacrifices « négatifs », sous contrainte, par impossibilité d’un autre choix, voire des deux mêlés : le sacrifice, plus probablement, oscille le plus souvent entre l’héroïsme du courage et la misère de la nécessité. Cependant, cette catégorie du discours ouvre à un niveau anthropologique sur une étude historique des rapports entre l’homme en tant qu’individu, et la communauté politique en tant qu’absolu.

« le sacrifice, plus probablement, oscille le plus souvent entre l’héroïsme du courage et la misère de la nécessité. »

Cette histoire est alors celle mêlée d’une sécularisation et de l’affirmation d’identités politiques fragmentées. Sous la chrétienté médiévale, la vraie patria est spirituelle, le citoyen appartient à une cité de l’autre monde, des cieux, et c’est pour celle-ci qu’il peut se sacrifier. Inscrit dans le religieux, le sacrifice est un acte total et immense. L’époque médiévale est ensuite le moment d’une première sécularisation de la patria divine. Avant le XIII° siècle, les souverains demandaient à ce que l’Eglise prie pro defensione regni, pour la défense du royaume. Au XIII° siècle, la hiérarchie s’inverse : est créé un impôt s’imposant à tous, et d’un autre sous Philippe VI appelant le clergé à fournir des subsides pour défendre la « terre des ancêtres et de la mère patrie ». Un parallèle est alors fait entre la terre de France, la « doulce France » et la terre sainte, qu’il s’agissait de défendre. Le royaume des Francs était la nouvelle terre sacrée et la patrie des hommes libres (Franci) pour lequel il était bon et doux de laisser sa vie. L’affirmation de la nation, du Bas Moyen-Âge jusqu’à l’époque contemporaine n’a fait qu’accentuer le processus de sécularisation d’un sacrifice porté vers l’au-delà. Plus généralement, l’Europe est traversée d’épisodes de glorification de la figure du soldat, comme dans le mouvement philhellène lors de la guerre d’indépendance grecque au XIX°, où Lord Byron, poète-guerrier mythifié connaît la “belle mort” sur le front.

 « Lorsqu’un soldat tombe fatalement, meurt-il pour la France, ou meurt-il tout simplement ? »

Ainsi, la légitimité du “pro patria mori” dont nous héritons est issue de la sécularisation de catégories religieuses médiévales, due à la prédominance finale de l’Etat sur l’Eglise. Si cet idéal a toujours connu des dénonciations et critiques, les guerres mondiales furent proches d’en sonner le tocsin. Le nationalisme sembla soudainement terriblement absurde : « The old Lie ; Dulce et Decorum est / Pro patria mori » écrit W. Owen sur le front en 1917. Ce désenchantement, aussi lié à l’expérience d’une violence de masse et inhumaine sur le front, continue et augmente le mouvement débuté par la société bourgeoise et libérale, fondée sur un État hobbesien dont le but est justement la sécurité, le refus de la mort, s’inscrivant contre toute logique sacrificielle.

La question est alors : lorsqu’un soldat tombe fatalement, meurt-il pour la France, ou meurt-il tout simplement ? Les monuments mémoriels, et les hommages aux soldats morts au combat persistent, occultant une mutation pourtant essentielle : l’identité territoriale et communautaire n’est plus sacrée, le conflit a perdu son horizon de sens éthique et transcendant. Le sacrifice est désormais redouté, et la patrie le console plus qu’elle ne l’encourage. Frédéric Gros a consacré un livre à la reconfiguration des concepts de « guerre » et de « paix » en « états de violence » : la guerre classique institue une morale, celle du guerrier juste et « excellent », et un ordre juridique, par la codification des déclarations de guerres et traités de paix. Au contraire, les “guérillas”, “interventions”, “frappes chirurgicales” contemporaines, sortent de l’ordre éthique de la guerre juste : la mort du soldat, ramenée à sa simple utilité instrumentale, devient une pure perte. L’héroïsme n’a plus de valeur dans le cadre d’actions coordonnées et précises, dans une armée de métier comme en France depuis 1997. L’individualisation libérale finit de considérer que peu importe la situation, la vie a plus de valeur qu’une mort digne. Ainsi, du pro patria mori, ne subsiste que la silhouette, de plus en plus lointaine, perpétuée dans des cultes publics, portant désormais le dépit plus que la gloire. Ailleurs, l’élan du martyr renaît, dans certaines radicalités religieuses, dans certains nihilismes.