Les récidives de sabotage de la gouvernance environnementale mondiale par Washington ont beau engendrer des incompréhensions de plus en plus grandes, elles relèvent pourtant d’une logique implacable, liée à un véritable coup d’Etat industriel visant à exploiter la faiblesse de l’accord de Paris sur le climat. C’est tout l’inverse d’un retrait américain qui se prépare.

Lors de son discours d’investiture en janvier 2013, le président Obama affirmait que le reste du monde suivrait les Etats-Unis s’ils montraient la voie dans la lutte contre le changement climatique. Des paroles louables, mais paradoxales alors que le secteur privé américain faisait évoluer la production pétrolière du pays de 5 millions de barils par jour en 2008 à 9,4 millions en 2015.

En revanche, l’administration du président Trump envoya un autre signal aux  partisans des luttes écologiques et partenaires des Nations Unies. La doctrine « America first » et les multiples dénis sur les perturbations environnementales, n’étaient que le calme avant la tempête post-électorale. Le premier coup de tonnerre fut la nomination de l’ancien procureur général d’Oklahoma, Scott Pruitt, à la tête de l’Agence de Protection de l’Environnement. Celui-ci avait poursuivi 14 fois en justice l’agence fédérale, notamment contre le Clean Power Plan de 2014, un projet de restriction des émissions de gaz à effet de serre pour les centrales énergétiques, qui grâce à lui ne verra jamais le jour. Se dressant en porte parole du peuple américain « fatigué de voir des milliards de dollars ponctionnés de [son] économie par des normes inutiles », Scott Pruitt promettait de diriger l’Agence « de manière à encourager la protection de l’environnement et la liberté des entreprises américaines ». Cette déclaration résumait alors tout le comportement états-unien à venir, en particulier l’annonce du 1er juin 2017 quant à la non participation à l’accord de Paris sur le climat.

Or l’objectif de la présidence n’est pas le retrait des Etats-Unis. La logique du gouvernement américain suit une logique bien plus simple : les déficits commerciaux doivent autant que possible être comblés et les vieilles industries lucratives, du moins celles qui se sont le plus rapprochées du pouvoir, doivent être soutenues. Ainsi, l’abandon des politiques écologiques est cohérent avec l’idée désormais dominante à Washington que l’Amérique n’à pas à payer pour le reste du monde, ce qui constituait pourtant la clef de son pouvoir international depuis 1945.

Dans la logique du nouveau pouvoir américain, l’accord parisien demandait un double sacrifice : en plus d’une réduction de 26 à 28% des émissions de gaz à effet de serre américains d’ici 2025, il était prévu que les Etats-Unis participent aux investissements publics et privés d’un montant de 100 milliards de dollars annuels, dans le cadre d’un traité ne prévoyant aucune sanction, et donc aucune garantie. Ainsi, le Fonds vert pour le climat lancé en 2014 n’a pas été le seul à être déserté par Washington, le Secrétariat climatique de Bonn a également perdu 20% de son budget biennal, et c’est avec inquiétude que le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat envisage cette nouvelle politique de liquidation des investissements américains pour le climat, alors que ses dotations annuelles sont toujours fournies à 40% par le gouvernement états-uniens.

les intérêts de l’industrie des hydrocarbures ont fini par se confondre avec ceux de l’Etat

Mais au delà de cette limitation des dépenses du Trésor américain se cache une autre dynamique : les intérêts de l’industrie des hydrocarbures ont fini par se confondre avec ceux de l’Etat. Ainsi, lors de sa visite à Pékin début novembre, Donald Trump, guidé par Xi Jinping, à assisté avec bienveillance à la signature d’un accord gazier dont la valeur estimée s’élève à 43 milliards de dollars. Le projet d’un oléoduc et d’un centre de liquéfaction en Alaska on transformé l’ancien épouvantail électoral chinois en partenaire économique prioritaire.

Traditionnellement, les élections révélaient la prise de position politique des lobbyistes pétroliers, dont les ressources financières contribuaient aux frais campagnes dans l’attente d’un traitement de faveur. Or, depuis la prise de fonction de l’administration Trump, le vieux complexe énergétique a fait bien plus que pousser au rejet des mesures climatiques : il a réussi à capturer le pouvoir fédéral. De la sorte, le puisant réseau Koch industries, mastodonte pétrochimique, avait encouragé la candidature de Scott Pruitt, à hauteur de 3,1 millions de dollars. La nomination fut d’autant plus controversée que la compagnie était en conflit juridique avec l’Agence de Protection de l’Environnement entre 1988 et 1996 pour 300 fuites d’hydrocarbures. Si nombreuses soit les multinationales ayant réussit à placer leurs agents dans la nouvelle administration, jusqu’au suisse Nestlé pour le Secrétaire à l’Agriculture, le vainqueur incontestable des élections reste ExxonMobil. Le choix de Rex Tillerson au poste de Secrétaire d’Etat, avec son passé de cadre puis directeur de la compagnie pendant 41 ans, avait surpris car il érigeait en chef de la diplomatie un homme sans expérience politique ni militaire. Outre Tillerson et Pruitt, l’équipe gouvernementale accueillit également trois autres favoris du complexe énergétique : Ryan Zinke au Secrétariat de l’Intérieur, Jeff Sessions comme procureur général, et Rick Perry au Secrétariat de l’Energie. Tous ont bénéficié d’importantes sommes d’argent de la part d’ExxonMobil pour accéder à leur poste.

Par son statut de première société américaine d’hydrocarbure, l’entreprise texane est un acteur international à part entière qui évolue très bien en parallèle des services diplomatiques qu’elle avait autrefois doublés, notamment en Irak lorsqu’elle signait des accords avec la communauté kurde, quitte à aggraver les conflits régionaux. Contrecarrer la gouvernance environnementale mondiale devient alors essentiel pour une multinationale productrice de gaz et de pétrole dans 22 pays voire 36 en 2030 si les projets envisagés se réalisent en Chine, au Vietnam, ou encore en Ukraine.

 l’élection de Donald Trump est peut-être l’une des dernières opportunités dont dispose l’industrie des hydrocarbures pour maximiser ses profits et ses accords à l’étranger

Or plusieurs coups durs ont été essuyés par la compagnie. Le partenariat de 2012, d’une valeur estimée à 500 milliards de dollars, avec l’homologue Rosneft tomba à l’eau en 2014 suite aux sanctions contre Moscou. Les ressources de l’Arctique russe ont beau avoir été placées hors de portée, ExxonMobil réussit en décembre 2016 à faire rejeter par le Sénat le STAND for Ukraine Act, dont le contenu proposait de changer les mesures anti-russes en une loi difficile à contrecarrer par la présidence. En avril 2017, la société avait également été surprise à demander au Trésor américain une levée des sanctions envers la Russie, et surtout envers le directeur de Rosneft, le vice-Premier ministre de Russie, Igor Setchine. Puis, voyant malgré cela les partisans d’une ligne dure envers Moscou reprendre de l’influence à la Maison Blanche, la compagnie s’obstina à signer des contrats avec le pétrolier russe avant de souffrir d’une condamnation en juillet 2017 et d’une légère amende de 2 millions de dollars. La bataille pour les ressources de la Mer Noire, et surtout de l’Arctique, s’achève pour l’instant sur une défaite, laissant la place aux concurrents français, chinois et saoudiens, mais cela n’a pas découragé ExxonMobil dans sa pratique d’une diplomatie privée dans dans sa direction informelle de la diplomatie d’État américain. Pire, il a même été prévu que la production d’ExxonMobil finisse par diminuer sur le sol américain, rendant la conclusion de nouveaux accords internationaux, irakiens ou encore qataris, d’une importance encore plus grande. Chez le voisin canadien, premier exportateur de pétrole vers les Etats-Unis, où ExxonMobil est le plus grand propriétaire de sables bitumeux, ce sont des réserves d’environ 277 milliards de dollars qui ont poussé l’administration Trump à favoriser l’exploitation de ces ressources extrêmement polluantes. Il en va de même pour l’oléoduc Keystone XL entre Hardisty (Canada) et Houston (Etats-Unis), finalement approuvé le 20 novembre 2017 par l’Etat du Nebraska, dernier obstacle à ce projet de 8 milliards de dollars. Au vu d’une relative prise de conscience générale du dérèglement climatique, et d’une montée de la cause écologique dans les opinions publiques, l’élection de Donald Trump est peut-être l’une des dernières opportunités dont dispose l’industrie des hydrocarbures pour maximiser ses profits et ses accords à l’étranger.

Aussi, l’opération de lobbying en faveur du charbon par la délégation américaine lors de la COP 23 de Bonn résulte de cet alignement du pouvoir américain sur ses entreprises d’énergies fossiles. Une telle initiative fut bien reçue par certains Etats désireux de réaliser de nouveaux accords énergétiques, à l’image de l’Ukraine, dont l’une des propositions, soutenue par les Etats-Unis, était d’intégrer les multinationales des ressources fossiles comme intermédiaires entre les gouvernements et les objectifs de l’accord sur le climat ; soit leur accorder un rôle de supervision au sein de la gouvernance.De même, un pays comme le Ghana, frappé par de graves crises de production énergétique, à cause d’une sécheresse paralysant ses capacités hydro-électriques, ne peut qu’être intéressé par un rapprochement avec le charbon américain comme solution d’urgence à un problème déjà lié au changement climatique. Car les exploitants d’hydrocarbures ont bien compris la difficulté de la gouvernance environnementale à proposer de nouvelles énergies renouvelables bon marché aux pays en développement et en profite pour s’ouvrir de nouveaux marchés. En fin de compte, la rhétorique du président Obama n’aura été qu’une exception entre deux gouvernements pour qui le mode de vie américain basé sur les énergies fossiles n’est pas négociable.

Par conséquent, seule une partie des signataires de l’Accord de Paris tiendra ses engagements, à l’image de l’Inde, de la Chine ou encore du Costa Rica dont la production d’électricité repose déjà à 98% sur les « nouvelles énergies renouvelables ». Mais d’autres seront tentés de rejoindre les Etats-Unis, qui loin de se retirer, proposent une nouvelle direction internationale et envisagent même la transition énergétique à laquelle se préparent les partisans de la COP 21. Héritier direct de l’autorisation du président Obama d’exporter du pétrole américain à l’étranger (décision historique depuis les chocs pétroliers), Donald Trump annonçait en juin 2017 que son pays sortait de la traditionnelle doctrine de l’indépendance énergétique, pour s’engager dans la voie de la « domination énergétique ». Dorénavant, son pays allait assumer haut et fort son implication dans le marché mondial de l’énergie, en faisant une arme politique.

La hausse de production et d’exportation de gaz sera dirigée vers les pays soucieux d’adopter des ressources légèrement moins polluantes. Cette stratégie inclut aussi un déploiement du savoir-faire américain, comme en témoigne la décision d’investir dans les techniques limitant la toxicité de l’exploitation du charbon (« clean coal » technology) pour accompagner les transitions énergétiques des Etats les moins fortunés. Or à l’heure où le charbon produit 40% de l’électricité mondiale, il sera difficile de mettre en place une aide économique internationale pour remplacer les anciennes énergies comme le montre les propositions françaises auprès de la Commission européenne pour empêcher la création d’un fonds de solidarité en faveur des pays pauvres de l’Union ou encore d’affaiblir les obligations de rendu de comptes sur l’avancée des mesures. Après tout, l’investissement annuel de 100 milliards de dollars promis par l’accord de Paris n’est-il pas le même que celui avancé par la COP15 de Copenhague en 2009, aujourd’hui considérée comme un fiasco diplomatique ? Pendant ce temps, les Etats-Unis sont prêts à proposer des techniques et des ressources à bas prix. Même si la demande semble timide à première vue, une solide politique de l’offre se prépare.

Dit autrement, Washington se désengage de l’aide économique et environnementale au moment où les pays en développement doivent répondre à des besoins énergétiques en pleine croissance : le piège de la diplomatie fossile peut se refermer.

Alexandre Delangle