Les empires n’échappent pas aux cycles de révolution : ils naissent, s’étendent, brillent, puis déclinent et périssent. Que reste-t-il après leur chute ? Des récits mythiques à relater dans les ruines, des résidus impérialistes à éradiquer, des empires vides à déconstruire. L’homme moderne se veut chasseur d’empires : pour lui, empire est synonyme de domination et d’asservissement. L’homme moderne est un homme libre. Pourtant, le monde post-apocalyptique de la liberté reste à bâtir. Les empires ont entraîné dans leur chute les repères du monde humain, dans le même temps que ce dernier s’émancipait des ordres transcendants. Et lorsqu’il ne reste plus que l’homme en tête-à-tête avec lui-même pour peupler le monde, que peut-il y avoir à faire, à part se regarder dans le blanc des yeux ? À certains égards, l’homme partage nombre de caractéristiques avec la fourmi : il est programmé génétiquement pour participer à la construction de la fourmilière et à la vie de la colonie. Rester immobile est un défi impossible ; nous voilà donc au milieu des ruines des empires passés, et nous tentons pierre après pierre de recréer. Nous devons construire, certes ; mais reste à savoir ce que nous voulons construire. Nous ne bâtissons plus des cathédrales, mais des barres HLM et des centres commerciaux. Pouvons-nous croire qu’un supermarché a un sens ? Dans le nouveau monde manufacturé qui sort des ruines des empires, la question du sens est la première à se poser. Toute notre entreprise de reconstruction n’est-elle pas une immense réforme d’un empire en déroute, celui de la croyance et du sens ? Voici ce qui explique les résurgences de bien des dynamiques impériales, mais aussi une curieuse tendance à réintroduire maladroitement du sacré dans nos vies, sous la figure de la liberté, du droit ou du travail, entre autres. Or, si cette quête de sens est bien une réforme intégrale d’un empire qui périclite, nous serions alors avisés de nous attaquer à l’histoire. Ce qu’elle montre, c’est qu’une réforme radicale au sein de l’empire est l’annonce de sa chute prochaine.

Romane Le Roux

UNE GRAND

Dessin de Chloé Vanderstraeten