Pourquoi le Danemark, en raison de son système politique et social, incarne l’image d’un pays moderne alors qu’il n’a jamais connu de révolution ? Tenter une analyse hégélianisante et kierkegaardienne offre la possibilité de donner une réponse en miroir de notre propre rapport à la modernité.  

L‘ATTRAIT de notre temps pour le « modèle » danois repose sur un ensemble de représentations déformantes d’un « système » social, politique et anthropologique issu d’une construction historique. Loin de se borner à l’explication de son fonctionnement, il faudrait en éclairer la dimension mythologique et iconologique : en ce sens possède-t-il l’image de la modernité et de l’innovation. La modernité n’inclut pas seulement la période historique, elle désigne aussi ce constant mouvement d’aller au-devant de soi ; son image se constitue alors par idéalisation comme fondement de sa représentation. C’est donc bien de l’image déformée du Danemark dont je traiterai au regard de sa modernité si radicale que son importation à l’étranger se pare étrangement d’un prétention révolutionnaire. Pourtant, le Danemark, en vertu de sa continuité politique et institutionnelle, n’a jamais connu de révolution. Comment a-t-il a renversé sa propre histoire ?

La social-démocratie scandinave.

L’État-Providence danois doit être replacé dans sa provenance idéologique qu’est la social-démocratie scandinave. Fondé en 1871, le parti social-démocrate du Danemark représentait originairement les intérêts de la classe ouvrière. De manière analogue à la Norvège et à la Suède, leur nombre de sièges progresse au Parlement et il devient dès les années 1920 le premier parti du pays en termes d’électeurs. Il l’est toujours resté (à l’exception des années 2000) gouvernant la plupart du temps avec l’appui de partis d’extrême-gauche ou du centre. Les années 1930 assistent à l’avènement de la social-démocratie par l’établissement des accords de Kanslergade (1933) avec les partis centristes et libéraux, fixant l’établissement de l’État-Providence comme tâche politique principale des années à venir. Ce pragmatisme ne doit pas cependant obscurcir la provenance  marxiste de la social-démocratie danoise, qui établit son modèle politique et social par un double renversement : renversement du socialisme en son essence, puisqu’il s’agit de nier la lutte des classes et d’adopter une position réformiste en incluant toutes les classes sociales dans la formulation d’un projet de société avant l’avènement de l’égalité (issu de l’idéologie suédoise du folkhem, la société comme totalité organique), mais aussi renversement du capitalisme en son essence, puisque celui-ci n’accomplira plus, désormais, son achèvement dans sa mort (tel que Marx la pense), il fait l’objet d’une régulation sociale en amont pour devenir viable et « démocratique ». Ce double renversement aboutit au souci, très scandinave, de réconcilier l’antagonisme entre capitalisme et socialisme, comme s’il s’agissait, en ce sens, d’en faire apparaître le concept par le renversement. Mais il s’agit d’aller au-devant du renversement même du concept d’histoire, c’est-à-dire de le renverser en s’en soustrayant absolument, et toute l’histoire scandinave du XXe siècle est cette tentative, essentiellement fragile, de sortir de l’histoire, dévoilant en retour la propension nordique à vouloir l’abolition de toute forme de lutte, qu’elle soit géopolitique, sociale ou économique. Supprimer l’agon, c’est renverser toute possibilité d’avoir eu une histoire, et c’est ce que défend le manifeste fonctionnaliste suédois de 1931 Acceptera !, lequel a durablement influencé la pensée sociale, artistique et urbanistique des pays du Nord : accepter la réalité (c’est-à-dire la négativité de son effectivité) pour édifier un fonctionnalisme social qui puisse se donner les moyens esthétiques d’oublier l’histoire et la vanité du combat.

La social-démocratie comme négativité de toute idéologie.

C’est pour cela que la social-démocratie n’a plus le sens d’une lutte, mais au contraire, celui d’une effectivité dont le développement historique, pour parler librement la langue hégélienne, fixe la négativité de tout idéal, ou de toute idéologie. Oui, le Danemark est le pays du socialisme, mais d’un socialisme renversé en son cœur, déployé contre son essence originelle, un socialisme au plus loin de ce que nous reconnaissons comme comme le concept du socialisme, de même qu’il renverse le capitalisme pour l’accepter pleinement. Le système danois, profondément attaché au maintien d’une économie de marché, est non-communiste, mais convaincu de la permanence d’un Etat-Providence indifférent au libéralisme (donc illibéral et non antilibéral), ouvre la possibilité effective d’être non-capitaliste. C’est le fameux « modèle » scandinave de la troisième voie.

L’hégélianité d’une telle lecture pourrait choquer l’esprit historien attaché à la désystématisation qu’opère la recherche historique des causes. Pourtant, et c’est l’enseignement propre à l’histoire scandinave, jamais, peut-être, une région du monde n’a jamais autant ressemblé au concept en son développement historique, malgré la réalité plurielle et contingente de l’histoire. C’est en ce sens que Francis Fukuyama, de manière paradoxale, identifie l’accomplissement de la démocratie occidentale au système danois (essentiellement d’un point de vue institutionnel) : achever la démocratie, c’est « devenir le Danemark » écrit-il en 2001. Mais l’accomplissement est encore ce que Hegel appelle la mort, et en ce sens la Scandinavie est-elle la possibilité d’un dépassement de l’Europe occidentale à travers le présage de sa chute, le « modèle danois » s’identifiant précisément à cet idéal que l’Europe ne parviendra jamais à réaliser puisqu’il suppose l’absence de révolution agonistique. A l’envers de la philosophie de l’histoire, à la fois hors et dans l’« Occident » (entendu comme représentation unifiante et déformatrice d’une entité géographique, non comme une réalité culturelle), la propension téléologisante de la Scandinavie s’accomplit en retrait du « sanglant XXe siècle ». N’ayant connu aucun régime dictatorial à l’inverse du reste de l’Europe, et n’ayant pas supporté le poids de la décolonisation, la Scandinavie demeure la seule région de notre continent à pouvoir identifier son XXe siècle à un âge de l’innocence. Pays d’Idéal, certes, mais Idéal qui ne cesse de décliner, de s’effriter, dont la confiance ne cesse de se brouiller : la xénophobie contemporaine au Danemark, étant en lui-même le symbole du renversement de la tolérance nordique, traduit cette peur de retourner dans l’histoire et dans le monde par l’exposition à une immigration musulmane soi-disant dangereuse. Perte de l’innocence (et de la tolérance) depuis les attentats, américanisation symptomatique d’une crise latente, déclin progressif du sentiment de sécurité dans un pays où l’on a pas toujours coutume de fermer à clef la porte de sa maison. Ce contexte est également le ferment d’une montée inquiétante de l’islamophobie. La social-démocratie a-t-elle encore le sens d’un commencement historique initié dans la main de l’éternité ? C’est ce qu’annonce le « Tremblement de Terre » des élections législatives de 1973, le Jordskred, appelé du même nom que le Tremblement de Terre vécu par Kierkegaard en 1835 : la social-démocratie tombe à 25% des voix, une coalition de centre-droit obtient le pouvoir après 49 ans de gauche gouvernementale et un tout nouveau parti anti-taxe obtient 15% des voix (parler d’un « libertarianisme danois » était diamétralement aussi improbable que le « socialisme américain »).

L’histoire s’y est retournée en prenant son temps.

Paradoxale façon d’évoquer une histoire qui semble trembler aussi peu dans la plus ancienne monarchie d’Europe (avec le Royaume-Uni) mais justement, la terre est si stable que la moindre secousse provoque la crainte d’un effondrement. Mais les Tremblements de terre au Danemark ne sont pas des événements, ce sont des prises de conscience du retournement. Car, au lieu de renversements brutaux comme les coups d’État et les révolutions, l’histoire s’y est retournée en prenant son temps, de manière tout à fait hégélienne, de telle sorte à ce qu’il n’y ait plus aucune continuité avec le passé, là où la révolution est si rapide et brutale que ce qui a été abattu revient en courant (comme le Père qui a été tué par son Fils). Alors qu’en France, le mouvement de « la manif pour tous » ou les privilèges accordés aux hautes fonctions politiques révèlent la permanence de tendances conservatrices, le Danemark semble les avoir presque définitivement réduits à néant. La modernité, si forte, n’y est pas simplement une réalité politique, c’est un ensemble de valeurs esthétiques et culturelles ; Une étude iconologique du Danemark exhiberait là son image futuriste : dans le design organique et mid century d’Arne Jacobsen, on manipule des nouvelles technologies au cœur de la conversion écologique. Si l’idéal danois de l’habitat tend à ressembler à une maison moderniste fondue dans la nature, avec un mobilier signé Arne Jacobsen, plutôt qu’à la villa Médicis, c’est essentiellement parce que la modernité a pris le temps de s’accomplir intégralement et harmonieusement, sans événement brusque comme une révolution. Les spécialistes identifient eux-mêmes le système scandinave à la résolution d’un agôn, comme l’historien norvégien Francis Sejersted qui évoque un « capitalisme démocratique » pour les pays du Nord.

Une révolution en tant recommencement radical est improbable au Danemark.

Le concept prend toujours, chez Hegel, le sens de la réconciliation. Nous comprenons désormais profondément pourquoi une révolution en tant recommencement radical est improbable au Danemark. Le travail du négatif correspond à cette modernité qui a pris le temps de s’accomplir, puisque toujours l’accomplissement hégélien est ce qui prend le temps. La culture scandinave en ce sens se veut réconciliation de toute contrariété : réconciliation des déterminations individuelles (la société danoise est profondément individualiste) avec les déterminations collectives et sociales (l’État-Providence et le secteur public danois sont les plus étendus des pays occidentaux), réconciliation de la culture et de la nature (l’orientation écologique et sportive des modes de vie au milieu de l’organicité du fonctionnalisme danois en architecture et en design), réconciliation comme culture politique et syndicale de la négociation et du consensus, que cela soit au Parlement ou dans les comités d’entreprise. C’est là encore toute la mission existentielle assignée à l’État-Providence : assurer l’autonomie des individus par l’extension des politiques publiques. Finalement, cette réconciliation de la scission dans l’un se transforme en unité, ce qui fait dire à Michel Hastings dans Dieu est-il nordique ? que la Scandinavie a « une peur presque métaphysique de la division », cette peur préventive qui devient peur de la peur parce que sans cesse le monde devient, en sa perspective kierkegaardienne, l’angoisse d’une séparation. Mais la séparation avec l’idéal a eu lieu, l’angoisse se transmue en « Tranquille désespoir » que Kierkegaard évoque dans Enten-Eller, et le Détaché demeure maintenant cet homme seul qui a tué son Père. C’est le sens de l’avènement de la social-démocratie, du mouvement intellectuel du kulturradikalisme des années 1950 puis de la révolution sexuelle et de l’émancipation féminine, plus aboutis en Scandinavie qu’ailleurs.

Une société où les liens familiaux tendent à être remplacés par des liens de dépendance financière et légale avec l’État-Providence.

Le Danemark est ce pays qui a tué son Père et qui, vraisemblablement, ne reviendra pas, car la relation du Père au Fils est une relation inégalitaire et étouffante. Or on intime au Danemark d’être ce pays de l’égalité et de l’ouverture, non pas seulement parce qu’il possède les inégalités de revenu les plus faibles au monde, mais parce que les sociaux-démocrates ont mis en place une politique de « défamilialisation » qui donne aux étudiants la possibilité financière d’une autonomie complète (le SU), les invitant à ne plus dépendre du regard de leur Père, mais à vivre seuls. Récemment est apparu le terme d’« alene kultur » qui désigne cette culture de la solitude si forte dans une société où les liens familiaux tendent à être remplacés par des liens de dépendance financière et légale avec l’État-Providence, lequel est, dans les mots de l’ancien ministre social-démocrate Paul Nyrup Rasmussen, « nous », c’est-à-dire l’unité organique des individus seuls et égaux. Et pourtant, la Scandinavie connaît le plus fort taux d’association et de syndicalisation au monde. Voilà pourquoi l’hypersociété unitaire est la voie singulière de l’individu ! Chez Hegel, le tournant spéculatif est ce maintien ferme de la contradiction qu’est la scission en propre du concept. Nous sommes l’État, un État désacralisé puisqu’il a chuté de l’idéal et s’incarne. Ce point éclaire l’origine luthérienne, proprement scandinave, du fonctionnalisme et du minimalisme par lesquels s’éclairerait une étude sémiotique et iconologique de l’esthétique danoise : la nécessité de l’égalitarisation et l’impératif de faire un art « folkelig » (populaire) comme le design justifie l’articulation du produit à son utilité et à son essence. En d’autres termes, la nécessité de maintenir la structure hiérarchique — l’inégalité — comme l’Église, l’Université ou l’État tient à leur fonction de régulation sociale d’une société égalitaire. L’inégalité existe toujours, certes, mais à travers la mort du Père !

Une nouvelle horizontalité.

Le regard est désormais orienté vers cette nouvelle horizontalité dans laquelle l’homme s’ouvre à la nature. Tourné à l’intérieur de soi, c’est-à-dire radicalement ouvert à l’autre, hors et dans l’Europe, le silence exotique et religieux qui règne du Danemark aux confins de la Norvège révèle la mort accomplissante du vieil idéal européen à travers le pressentiment d’une ère nouvelle à venir, où la solitude se fond dans la rêverie écologique d’une nature primordialisée, dessinant la possibilité d’un rapport quasi bouddhique à un Soi évidé, et dont la sérénité a encore peur de retomber dans l’Europe agonistique. Les rapports statistiques, aussi critiquables soient-ils, ainsi que les analyses anthropologiques récentes présupposent un paradoxe absolu : la capacité des danois à maîtriser leur existence grâce à la rationalisation des conditions matérielles et économiques indique une désaliénation progressive des individus face à leur travail ou aux aléas du marché, comme si le Danemark réalisait partiellement l’idéal marxiste de l’autosuffisance. La modernité scandinave, se tenant de la sorte dans l’intimité du lointain, n’a pas le sens d’une Révolution comme évènement, mais d’un accomplissement dialectique, comme le mot danois fremtid en fixerait le sens précis : rassemblant le sens d’être « présent » et « futur », il est ce temps (tid) qui vient par sa mise en avant (frem). Le « modèle » scandinave, au-delà de sa modernité ou de sa contemporanéité, fixe l’horizon de son propre futur (fremtid), révélé ainsi comme le double miroir tendu à l’Europe, tout autant identique que différente, et en lui fixant les limites contradictoires de son échec et de son idéal. Échec et idéal que le Danemark partage donc tout autant, en proie silencieusement à une crise européenne dont elle s’éloigne par le même mouvement.

Dorian Bianco-Postansque