Alors que Frantz Fanon se sait atteint d’une leucémie, il écrit Les Damnés de la Terre, ouvrage de 1961 auquel on ne peut s’empêcher de donner une valeur testamentaire et programmatique. Destiné aux peuples colonisés, en pleine marche pour l’indépendance, il expose les mécanismes de domination et d’aliénation qui sont en jeu dans les colonies, afin que ceux qui étaient jusqu’alors opprimés puissent s’émanciper et se constituer en force libératrice. Sartre, préfacier de l’ouvrage, déplace son propos et s’adresse aux Européens.

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POUR certains mouvements de libération de la deuxième moitié du XXe siècle (Black Panther Party, FLN), la pensée de Fanon, présenté aujourd’hui comme le pape du tiers-mondisme, fut essentielle. Mais pour Fanon, il ne s’agissait pas tant de s’imposer comme le guide politique des colonisés et des opprimés. Ses discours ne remplissent pas d’émerveillement et de passions inutiles à l’action. Politiser les masses prend chez lui un tout autre sens : « Ce ne peut pas être faire un discours politique. C’est s’acharner avec rage à faire comprendre aux masses que tout dépend d’elles, que si nous stagnons, c’est de leur faute et que si nous avançons, c’est aussi de leur faute », peut-on lire dans Les Damnés de la Terre. C’est par ces « masses » que la révolution est rendue possible. Mais avant de comprendre de quelle manière cette révolution peut émerger, encore faut-il analyser les mécanismes qui mènent un peuple à s’aliéner pour ensuite se révolter.

Fanon veut étudier et employer les sources de la révolution.

La révolution horrifie, car elle amène avec elle la violence. Plutôt que de s’en effrayer, Fanon s’applique à étudier ses sources et leur possible reconduction en force libératrice. Ce que dit Fanon n’est rien d’autre que ceci : le colonisé est violent. La violence dont il a été l’objet, symbolique mais également physique, s’ancre dans ses chairs. Il n’est pas un être par essence agressif et sauvage. Ce sont les Européens qui lui ont imposé cette image, en se plaçant eux-mêmes en contrepoint, eux les êtres civilisés, lui le barbare. Le colonisé n’a alors d’autre ambition que de ressembler à cet être de rêve. Prêt à se renier soi-même pour mimer son bourreau, il perd ses racines et n’atteindra jamais l’idéal blanc. L’homme noir est un être tiraillé, dont la violence s’éparpille, car il n’en comprend pas la logique tant l’aliénation se constitue en mille-feuille. Dès lors, le moyen de dompter cette violence, pour qu’elle ne s’éparpille pas en luttes inutiles, qu’elle ne se dirige pas vers les siens, c’est de l’utiliser pour se libérer. Précisément parce qu’il a été l’objet de violence, le colonisé doit s’en faire maître pour s’émanciper.

Le surcroît de violence dans la préface de Sartre.

La pensée de Fanon concernant ce point a été par moment déformée et simplifiée par la préface de Jean-Paul Sartre. En ne lisant que celle-ci (ce que beaucoup de lecteurs ont fait), tout laisse à croire que le dernier ouvrage de Fanon est un appel au massacre des colons. On peut lire sous la plume de Sartre : « L’arme d’un combattant, c’est son humanité. Car en le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre. » Sartre se place dans la perspective d’un combat de civilisation, Français contre Algérien, Européen contre colonisé, alors que Fanon, en tant que psychiatre, parle d’une violence qui est toujours perçue du point de vue de l’individu et de son émancipation. Certains des arguments polémiques lancés par Sartre et son implication dans la reconnaissance de la lutte pour l’indépendance des Algériens firent de l’ombre à l’ouvrage lui-même.

La signature du Manifeste des 121, la lettre envoyée au procès des membres du « réseau Jeanson », arrêtés et emprisonnés pour leur soutien au FLN, et les quelques sept mille manifestants qui défilèrent sur les Champs-Élysées en hurlant « Fusillez Sartre », tout ce contexte permet bien de comprendre la valeur sulfureuse de cette préface,  qui a constitué pour beaucoup de lecteurs la seule approche de l’œuvre de Fanon. Sartre se place dans une toute autre logique de réception : alors que Fanon s’adresse aux peuples colonisés afin qu’ils comprennent les rouages de la machinerie coloniale, la combattent et s’en émancipent, Sartre s’adresse quant à lui directement aux Européens. Ainsi, il pousse bien plus loin et continue de lui-même la dialectique sur la violence posée par Fanon.

« La honte est un sentiment révolutionnaire. »

C’est dans cette continuité que Sartre trahit Fanon, mais ouvre une nouvelle approche, peut-être un peu plus subtile que les simples propos haineux cités précédemment. Cette dialectique mène Sartre à rappeler que les apôtres européens de la non-violence ont vécu et se sont enrichis sur le dos des colonies. Leur position est alors pur confort et déresponsabilisation. De tels positionnements ne sont pas propices à l’action, bien au contraire. Le consensus pacificateur, véritable politique de l’autruche dans certains cas, constitue une violence en soi. Cette leçon délivrée par Sartre dans la continuité de Fanon est étrangement actuelle. C’est par la prise de conscience de notre hypocrisie et de la honte qui en découle que doit naître le sentiment révolutionnaire. Pour citer Sartre, qui reprend lui-même Marx : « La honte est un sentiment révolutionnaire. » Le philosophe français appelle les Européens à opérer une autre forme de révolution, celle de la décolonisation du colon qui est en chacun d’eux.

Lire Fanon, c’est arriver à l’évidence qu’un intellectuel ne peut se donner d’autre tâche que la transmission. Écrire et parler, c’est confier sa parole aux autres pour qu’ils se l’approprient, qu’ils la regardent, la pèsent, la discutent, la réinventent ensemble et qu’ils deviennent des hommes neufs, conscients de leur valeur et de leur puissance d’action. Pour que cette transmission ne soit pas une ligne partant du maître à l’élève, il faut que, d’emblée, ce maître se détrône. Cette position, il ne l’acquiert pas par la seule force de l’esprit, auquel cas il ne serait rien d’autre qu’un démagogue. Il la conquiert par l’ancrage qui est le sien dans le monde. Fanon s’y inscrit doublement : il est psychiatre et révolutionnaire. C’est en cela que repose sa singularité. Il se refuse le piédestal de l’objectivité scientifique, car tout ce qu’il profère part de son corps, un corps noir, un corps aliéné.

Marie Durrieu