Comme les constructeurs de Babel, les fondateurs des droits de l’homme ont voulu fixer l’essence humaine dans un ciel immuable. Au vu de la condition contemporaine de ces droits, il semble pourtant urgent d’abandonner notre métaphysique des principes au profit d’une véritable pratique politique.

Photographie par Roman Cadre

Photographie par Roman Cadre

BABEL, c’était ce projet de tour susceptible de pénétrer les cieux et de rapprocher les hommes de l’Être suprême, qui s’acheva par une dispersion géographique et linguistique, atomisant une supposée communauté initiale et rappelant les hommes à leur condition terrestre. Comme les constructeurs de Babel, les pères fondateurs des Droits de l’homme ont souhaité construire une bâtisse permettant d’atteindre une essence humaine universelle pour préserver les hommes de toute tyrannie. Leur condition actuelle nous montre que ce noble projet théorique est dans l’impasse et nous impose aujourd’hui de repenser ces droits fondamentaux.

Le recours au mythe de Babel permet de proposer une certaine lecture critique des droits de l’homme, qui n’en est pas pour autant une remise en cause de principe mais une réinterprétation nécessaire à l’aune des enjeux contemporains. Avant cela, il convient de circonscrire l’objet difficilement saisissable que sont les droits de l’homme. Ils supposent la conjonction de deux idées : l’existence de droits individuels et leur affirmation, généralement sous forme écrite. La première est héritée de la pensée classique et de la pensée chrétienne. L’idée d’une affirmation par déclaration date du XVIIIe siècle, époque où le droit naturel devient une loi écrite et positive. Si elle n’est pas la première tentative de déclaration des droits de l’homme, celle de 1789 est devenue l’archétype de toutes les déclarations futures, jusqu’à celle de 1948, qui souhaitait transcender les cadres nationaux en inspirant la politique des États et en commandant l’action de la communauté internationale.

Un projet d’universalisme de principe

La logique initiale des droits de l’homme est d’accorder à tout être humain, indépendamment de sa condition sociale, des droits inhérents à sa personne, inaliénables et sacrés, qui dépassent l’aspect temporel de la société et la succession des pouvoirs. Cette doctrine se veut universaliste et égalitaire, incompatible avec les systèmes défendant une supériorité raciale, religieuse, sociale ou économique d’un groupe ou d’un individu. De même, le concept des droits de l’homme échappe à toute contrainte du et par le politique, qui pourrait considérer que la construction d’une société dite meilleure justifierait l’élimination ou l’oppression de ceux qui constituent un potentiel obstacle. Les droits fondamentaux ont donc comme fonction d’accorder à l’être humain une valeur qui transcende les communautés d’origine ainsi que les autres déterminations ou conditions spécifiques (sociales, politiques et économiques).

En se constituant comme langue universelle du droit, et indirectement des hommes entre eux, les droits de l’homme veulent en quelque sorte être la pierre angulaire du vaste édifice de la communauté humaine universelle. Ces principes seraient ainsi les moyens privilégiés par lesquels les êtres humains, dotés désormais de ces droits à et des devoirs qui en résultent, pourraient travailler à vivre ensemble, à s’améliorer toujours davantage pour un jour peut-être « pénétrer les cieux » de l’universel.   

Un individualisme apolitique des droits de l’homme ?

Il peut sembler délicat de remettre en cause les principes fondamentaux qui régissent les droits de l’homme depuis le XVIIIe siècle. Pourtant, ces derniers ont fait face à de nombreuses critiques. L’une d’entre elles, venant de la gauche du spectre politique et que l’on pourrait nommer, en reprenant les mots de Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère « la critique radicale », remet en cause leur tendance individualiste et apolitique, empêchant toute forme d’émancipation. Les partisans de cette critique reprochent aux droits de l’homme leur dimension métaphysique qui postule un individu replié sur ses libertés privées et débarrassé de toutes déterminations socio-historiques, et qui fait fi de toute approche socialisante des droits en essentialisant l’individu. Les déclarations de droits souscrivent à une fiction indifférente aux contraintes structurelles qui pèsent sur la volonté des agents, supposés isolés, anté-politiques et séparés de la communauté.

Or, puisque la société ne peut jamais être que l’addition des entités qui la composent, une telle individualisation pose un réel problème politique, au sens où la participation pourtant nécessaire à la communauté (comprise comme maillage d’individus ayant des relations intersubjectives) est niée ou du moins n’est pas prise en compte. En faisant de la liberté humaine un donné pré-politique, les droits fondamentaux vident de tout contenu les luttes politiques d’émancipation en les concevant comme un simple moyen subordonné à la garantie de droits apolitiques.

La critique radicale vise avant tout à dénoncer une interprétation des droits de l’homme qui en ferait un paravent masquant les dynamiques de pouvoir qui s’exercent au profit de la souveraineté de quelques-uns sur tous, et incitant à une forme de non-participation aux choix de la communauté afin de se dispenser d’agir (par la régulation sociale ou la répartition des richesses). Ainsi, pour reprendre l’analogie avec Babel, si les droits de l’homme se veulent une langue commune à tous, cette langue serait en réalité construite de telle sorte qu’elle ne comporte pas les signes nécessaires pour s’adresser aux autres, chacun étant alors voué à ne s’adresser qu’à soi. Cette critique suggère donc une nouvelle conception des droits de l’homme, fondée sur une exigence fondamentale : accepter qu’ils n’appartiennent pas au Ciel des idées mais soient bien ancrés dans l’histoire et dans les luttes politiques.

Histoire et conflits :  la nécessaire réalité des droits de l’homme

À défaut d’être un infondé métaphysique, les droits fondamentaux sont avant tout historiquement situés et sont l’objet de nombreux conflits d’interprétation. En effet, comme le pensent les tenants de la critique radicale, le projet des droits de l’homme court le risque de sombrer dans un essentialisme qui empêcherait toute manifestation pratique de ces droits. Il apparaît aujourd’hui nécessaire d’en produire une lecture politique et historique, plutôt que de les rejeter à un niveau métapolitique. Historiciser les droits de l’homme revient à les humaniser en reconnaissant la dimension conflictuelle de leur interprétation, ainsi qu’à les réintégrer à la société démocratique représentative de ses luttes de pouvoir. La conquête de la liberté ne peut donc pas s’extraire de ces dynamiques collectives mais doit composer avec elles pour en déjouer les dimensions oppressives et les réinscrire dans un espace de contestation en redéfinition permanente.

La condition humaine des droits de l’homme

Si les principes initiaux des rédacteurs de 1789 doivent être respectés, leur interprétation n’est pas intangible. Il s’agit désormais d’en proposer une alternative en abandonnant l’idée hiératique de principe au profit de celle d’une pratique. Les droits de l’homme, en tant que pratique de l’intersubjectivité, constituent des actes linguistiques complexes dont les effets ne peuvent être totalement maîtrisés. Les doter d’une dimension politique et sociale, c’est rendre possibles les conditions réelles permettant à tous le libre exercice de ces mêmes droits.

Pour échapper à un destin babélique, il convient de retrouver l’esprit premier de libération qui était à l’origine du projet d’universalisation prôné par les déclarations. Si le projet d’une langue originelle des droits de l’homme est théoriquement puissant, leur pratique effective semble les avoir enfermés dans le vide d’une circularité formelle. La diversité des langues existe pour le meilleur, si tant est que nous acceptions de la reconnaître comme telle et de faire des droits de l’homme non pas une langue creuse à prétention universelle mais un outil de traduction concret et protéiforme. Il est alors nécessaire de refuser de pénétrer les cieux pour ne pas y soumettre la terre mais bien l’inverse, c’est-à-dire pour rendre l’intangibilité du ciel fonction de la relativité du réel.

Suzanne Vogel et Martial Manet