Eloise

“Ce que je peux tout de suite vous dire, c’est qu’il y en a qui s’y préparent depuis toujours. Sciences Po, c’est quelque chose de tellement important à leurs yeux, presque comme une seconde famille. Moi, j’y avais jamais pensé avant, alors forcément, on se sent moins méritant parfois.” Indénombrables sont les articles qui paraissent dans les différents journaux de la rue Saint Guillaume, s’attaquant à la question du mérite chez les élèves issus des CEP (Conventions d’Éducation Prioritaire), procédures spécifiques destinées aux élèves de lycées conventionnés. Ici sont retranscrites les bribes d’un entretien avec Morgann Barbara Pernot, qui questionnent la CEP ; non pas la procédure, mais l’étudiante.

« La procédure CEP est juchée d’obstacles. »

“Beaucoup d’élèves que j’ai côtoyés au collège se sont orientés vers un bac pro. C’est ce qu’on m’avait conseillé aussi. Après un bac général, on va en IUT. Pour les meilleurs, c’est la fac : le droit ou la première année de médecine. À peine un ou deux d’entre eux se sont dirigés vers la prépa.” Morgann raconte que, sans l’appui de ses professeurs, qui l’ont incitée à tenter la procédure, elle n’aurait pas eu l’ambition d’intégrer l’IEP parisien. Brisons le mythe ! La procédure d’admission par CEP est juchée d’obstacles, tout autant que les autres. Pour prétendre à la procédure, Morgann a passé un entretien afin de prouver sa motivation, la solidité de son dossier et un certain intérêt pour l’actualité. Elle a été retenue. Elle a choisi un thème d’actualité à étudier : le terrorisme au Sahel. Elle a constitué un dossier, composé de deux notes de synthèse et de réflexion, qui ont été l’objet d’un entretien interminable. C’est seulement à son terme qu’on annonce à Morgann qu’elle est admissible. Elle peut tenter le grand oral, commun à tous. « Lors de l’oral d’admission, aucun doute concernant la pertinence de ma candidature ne m’a effleuré. Puisque l’entretien est centré sur la personnalité du candidat, il me semble qu’il ne peut écarter d’emblée les élèves moins favorisés, qui ne possèdent pas les outils académiques nécessaires à l’exploitation de leurs connaissances. Ils seront tous jugés à la lumière de leur seule motivation. »

Une fois admise, l’aventure commence. Alors qu’elle imaginait des différences académiques immenses, Morgann découvre qu’en réalité l’écart est moindre. Toutefois, le processus d’intégration à la vie de la grande école s’avère très exigeant. Au début, le choc est violent, en particulier sur le plan culturel, où il existe un décalage plus important que prévu : “Le plus déroutant, c’est vraiment les codes. Tout est différent ici. Du coup, on est déboussolé. Par exemple, les gens sont excessivement polis, ça m’a fait bizarre au début. Ou les costumes aussi, certains en portent pour le plaisir et je ne m’y suis toujours pas faite !” Ce décalage dans les codes, mais aussi dans le rapport de l’étudiant à l’institution, l’a poussée à remettre en cause sa présence dans l’école et son propre mérite. “On sent quand même que de nombreux élèves sont contre les conventions d’éducation prioritaire par principe ; c’est pas contre les étudiants en particulier, mais plutôt contre l’idée d’une procédure différenciée.” Mais pourquoi s’acharner contre cette procédure ? D’autres procédures existent qui ne sont pas tant controversées, telles que l’admission par dossier, qui permet elle aussi de contourner l’écrit, tout en sachant que c’est ce même contournement qui semble gêner les détracteurs des CEP. Une mise en parallèle des deux voies d’admission agace Morgann : “On ne peut les comparer, elles ne reposent pas sur les mêmes fondements. Nul ne peut dire de l’une qu’elle est plus facile que l’autre ! ”

« Le processus d’intégration s’avère très exigeant. »

Elle imagine qu’il serait idéal d’instaurer pour tous une procédure d’admissibilité qui permettrait une juste appréhension des capacités propres à chaque candidat. Ainsi, la prise en compte de la méthode et du capital culturel dit “légitime” (qui pourraient pécher concernant les profils d’élève type CEP) serait minimisée. Toutefois, cette procédure s’exposerait elle aussi à la critique latente du manque de mérite. Ce à quoi Morgann répond que le mérite est à la mesure de l’individu. Ce n’est pas la quantité de travail qui détermine le mérite mais plutôt l’effort, l’état d’esprit : “Il me semble que le mérite est une valeur propre à certains milieux. Il ne va pas de soi qu’un individu soit jugé à l’aune de cette idée à la tonalité un peu libérale ou utilitariste. L’idée de la bourse “au mérite” m’échappe aussi. Ça présuppose une idée de justice, de juste rémunération d’un dur labeur. Il semble qu’on veuille offrir du mérite aux étudiants issus d’un milieu populaire. Non, vraiment, je ne sais pas si j’en ai, du mérite. Ou si j’en avais avant que l’appel à l’égalité des chances m’en octroie ou que ses détracteurs m’en refusent.”

Éloïse Morales