La pomme tombe et se fend dans sa chute, la moisissure la croque, elle fond dans l’humus. La nature intransigeante offre, absorbe, transforme, et ne conserve rien. Lorsque germe la nouveauté, lorsque le fruit prend forme, il n’est pas encore question de conserver. Au bout de la maturation, à l’ amorce de la pourriture, il y a en l’homme, seul être conscient du dépérissement, comme une perception d’inconfort devant ce qui se perd, ou semble prêt à pourrir. S’il choisit de laisser la vie suivre son cours, il ignore la nécessité, en bon animal ; choisit-il de conserver, il s’embarque dans une course contre-nature, avec pour but d’enrayer la ruine, et pour moyen sa technique. Admettons que, se saisissant de la pomme, il la dispose sous cloche ; serait-ce alors contre-nature ? Absurdes, mais nécessaires à l’identité, ce sont de telles actions à rebrousse-nature qui fondent le patrimoine. La société, fichée par dessus la nature comme un terrain propice à la durée, investi d’immortalité, est un jeu ininterrompu entre ce qui se conserve et ce qui change.
Mais une fois la structure assemblée, quand bien même nous l’ arrangerions avec des différences, nous sommes contraints de la conserver. Pour refonder les valeurs d’un régime, nous devons souscrire à sa destruction. Il n’y a plus d’ alternative, nous devons détruire ou conserver : détruire, et jouir d’une structure nouvelle ; conserver, et s’ abandonner aux concessions. Voici que la conservation prend sons sens contraignant, fasciste, totalitaire : conserver, c’est servir ensemble un ordre qui préexiste et nous survit. Ainsi la langue, comme le souligne un de nos rédacteurs, citant R. Barthes, « oblig[e] à dire », selon des structures qui dépassent et soumettent le simple individu.
À en croire Giuseppe Tomasi, les systèmes sont en eux-mêmes des inerties ; la réforme ne consiste qu’ à déplacer les meubles, et « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change ». Mais lorsque l’idée de conservation prend une tournure morale, nous ne conservons plus par enthousiasme ; il est trop tard, la délibération morale s’en va nourrir des révolutions. Et notre monde mobile, n’est-ce pas celui de la révolution ? Les cultures, les racines, les langues, qui deviennent peu à peu les realia d’un monde mondialisé – poncif qu’on ne peut plus omettre –, sont brutalement maintenues sous cloches, tandis que les sociétés poursuivent leur irréparable évolution.
Frénésie démesurée, hémorragique, renversement des structures séculaires, dès que notre tournure morale s’est introduite dans la révolution mondiale, nous sommes en parallèle devenus les gendarmes de la conservation, imposant à la fois la nécessité de perdre, et celle de conserver, à l’échelle internationale, sans jamais craindre le paradoxe schizophrène de nos sociétés, qui tuent et embaument les mêmes corps. Assassins de l’environnement, malgré les avertissements de plus en plus nombreux de la communauté scientifique, parviendrons-nous à inverser la courbe du réchauffement afin d’ assurer la conservation des espèces parmi lesquelles figure illustrement la nôtre ? C’est ce qu’espèrent Jean Jouzel et Fulco Pratesi, tous deux interrogés par nos rédacteurs.
Elle-même menacée par l’extinction des espèces animales et par la mondialisation, La Gazelle embrasse les espoirs du prix Nobel de la paix et du fondateur du WWF Italie. Cet expressif et libre exposant de la faune médiatique vaut la peine d’être conservé. Concluons cette première année d’existence de La Gazelle par un souhait : qu’elle ait encore et pour longtemps de belles saisons devant elle – et d’ autres petits faons, qui sait ?