Avant d’entamer toute réflexion sur une éventuelle identité chinoise, il convient de s’accorder sur certains points et termes. Cet article ne tentera pas de définir une hypothétique identité chinoise, mais, à travers deux exemples, l’un plus historique, l’autre plus contemporain, d’explorer certains termes et le contexte du débat chinois sur l’identité. Cet article ne saurait se suffire à lui-même, et ne prétend apporter que des pistes de réflexion.

Photographie par Roman Cadre

Photographie par Roman Cadre

Centre et périphérie, barbares et civilisés

À la fin du deuxième millénaire avant notre ère, dans la plaine centrale de la Chine, au milieu de cours d’eaux torrentiels s’épandant dans les plaines, sur les hautes terres qui émergeaient des marécages, s’élevait un archipel de petits États féodaux. Quand Yu le Grand, figure mythique, fondateur de la première (certainement mythique, elle aussi) dynastie royale des Xia, invita les seigneurs à lui rendre hommage, il y en avait plus « de dix mille ». Deux dynasties royales surent maintenir cette unité « féodale » dans la Chine antique : les Shang et les Zhou. Mais ces États féodaux ne sont pas les seuls habitants de la plaine du Henan : les incessantes incursions barbares dans les domaines causent souvent la chute d’une dynastie. Ainsi, dans la période qui va du VIIIe au IIIe siècle avant notre ère, l’affaiblissement du pouvoir des Zhou permet aux petites chefferies vassales de s’agglomérer et de former de puissants États.

Marcel Granet, dans La Civilisation chinoise (première édition, 1929), souligne le rôle déterminant qu’ont eu les contacts avec les barbares dans le développement de la civilisation chinoise. Géographiquement, ils n’entouraient pas ce qu’était la Chine de l’époque, mais se confondaient avec elle : les États féodaux étaient comme des bastions encerclés par des établissements barbares et les incursions, batailles, mariages, alliances et trahisons, permirent une lente assimilation des peuples « non civilisés ». Avec le développement des seigneuries et la lutte pour l’hégémonie (c’est-à-dire le contrôle de la plaine du Henan), ce sont celles des périphéries qui, à force d’alliances ou conquêtes des peuples barbares habitant les marches, surent acquérir une puissance suffisante pour exercer l’hégémonie. Pour citer Marcel Granet : « Tandis qu’au centre se créait la nation chinoise, à la périphérie s’élevaient des États qui, se proposant d’annexer le centre de la Chine, finirent, eux aussi, par devenir chinois. »

L’épisode du roi Wuling

Un exemple du IVe siècle avant notre ère offre une manifestation de cette « identité chinoise ».  Le souverain Wuling du Royaume de Zhao (régnant de -325 à -299) et ses ministres débattent de la pertinence d’une réforme controversée, appelée « hufuqishe », littéralement, « adopter les costumes et archers montés barbares ». Concrètement, il s’agit d’étudier et d’adopter les techniques et les costumes de peuples considérés comme barbares, afin de moderniser l’armée et apprendre ces techniques à la population. Cette décision est accueillie avec effroi par les ministres : s’écarter de la « voie chinoise » et étudier des coutumes barbares ? Hektor K.T. Yan, dans un article sur cet épisode historique, démontre que le rejet de cette réforme ne se fonde pas tant sur des raisons militaires ou stratégiques, mais bien sur ce qui est alors perçu comme « normal » : adopter les costumes d’un peuple « barbare » est choquant ! En effet, les États chinois (confédération chinoise, dans les termes de l’époque) se caractérisent alors par des rites enseignés par les ancêtres (les sages). Introduire des pratiques étrangères revient à s’écarter de la voie chinoise, et à perdre la « civilisation » selon les ministres du roi.

Mais comment a-t-on défini, durant l’antiquité, un caractère, des caractéristiques, une identité chinoise ? Pour Marcel Granet, cette communauté de civilisation paraît reposer, au début de la période féodale, soit sur des liens généalogiques, soit sur une politique traditionnelle d’inter-mariages. L’épisode du roi Wuling met également en lumière l’importance des rites. Même s’il faudrait consacrer plusieurs articles à part entière sur le rôle et le sens des rites, on peut, en assumant une simplification, leur attribuer une fonction éducative : transmission (jiao), manifestation d’un culte aux ancêtres, incarnation d’une identité commune. La crainte des ministres du souverain de Zhao est en somme que les rites se perdent et, par conséquent, que la voie des ancêtres s’éteigne.

Vers un renouveau du discours identitaire ?

Or, ces craintes et mises en garde du quatrième siècle avant notre ère résonnent avec les mises en garde de Xi Jinping à la jeunesse. Dans plusieurs discours devant les étudiants de l’Université de Pékin, celui-ci a martelé l’importance des « caractéristiques » chinoises, mis en garde contre « l’oubli de ses racines » et prôné l’intransigeance face aux « injonctions de l’étranger », preuves que le débat sur une hypothétique identité chinoise occupe toujours les esprits. Hui Yang, de l’université de Singapour, s’est penché sur la réaction de chercheurs chinois au livre Les Caractéristiques chinoises du missionnaire américain A. H. Anderson, écrit à la fin du XIXe siècle. Le propos du livre est de discuter ce que l’auteur considère comme étant « chinois », l’ouvrage se terminant par un chapitre-bilan dans lequel Anderson dresse les « besoins » de la civilisation chinoise en vue de sa modernisation : pour le missionnaire américain, la solution est évidemment à chercher dans le christianisme.  

L’intérêt que suscite ce livre en Chine continentale est réel : entre 1991 et 2014, il a été republié au moins vingt-neuf fois. Dans la variété de réactions étudiées par Hui Yang se dégagent deux larges camps, au sein desquels se retrouve une myriade de positions distinctes : ceux qui d’une part reconnaissent à l’observateur étranger un regard critique aiguisé, et ceux qui rejettent une vision archaïque et surtout simplifiée de l’identité chinoise. D’autre part, apparaît également un large consensus autour de la notion de « caractéristiques chinoises », et donc d’une identité chinoise, homogène et essentialisée. Pour ces chercheurs, l’idée d’une singularité de la Chine ne fait pas débat ; comme souvent, c’est la définition de cette singularité qui pose problème.

L’identité collective : un enjeu politique

L’effervescence académique autour du livre d’A.H. Anderson et les discours de Xi Jinping sont révélateurs de l’importance qu’a pris le débat sur l’identité, dans certaines sphères de la société chinoise. Autrefois périphérie d’un monde centré sur l’Europe, scrutée par quelques missionnaires zélés, la Chine (et l’Asie en général) est devenue de facto un pôle de la mondialisation, se proclamant même championne du libre-échange. Or, cette mondialisation occidentale entraîne, comme dans tous les pays non européens, un bouleversement évident des modes de vie et de la société. Toute ouverture sur l’autre amène une réaction, une réflexion sur soi. Ainsi, puisque une identité est une construction, une identité collective l’est d’autant plus qu’elle est un enjeu politique.

C’est dans ce contexte qu’il faut aborder ce débat chinois sur son identité et le renouveau du discours nationaliste. Rappelons que le grand enjeu de l’histoire chinoise est de construire ou préserver l’unité. Mao Zedong avait su construire la nation chinoise à l’aide d’un discours nationaliste et marxiste, à une époque où l’essentiel de la population était constitué de paysans illettrés. Les étudiants de l’université la plus réputée de Chine, en face desquels Xi Jinping s’est exprimé, ont grandi, pour la plupart, dans des conditions matérielles similaires à celles d’un jeune occidental. Le discours marxiste a, pour des raisons évidentes, baissé en crédibilité. Le nationalisme est une rustine facile, mais est-il viable à long terme ? Il semble en tout cas que Pékin ait conscience des enjeux, même si la formulation d’un discours cohérent reste en suspens.

Pierre Sel