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Dessin de Pauline Millet

S’il existe bien un élément qui frustre l’étudiant en Histoire, c’est dapprendre qu’à l’université, sa discipline est compartimentée en différentes catégories. Tel un puzzle dont on sépare chacune des parties sans les lier, voilà notre élève bien insatisfait de ne pouvoir créer des passerelles entre les milliers de pages non synthétisées auxquelles il doit faire face, sans pour autant retenir une thèse globale permettant d’unir ces travaux autour d’une même idée. La curiosité de l’amateur, en plus de se confronter aux disputes toutes politiciennes entre écoles historiques (notamment l’ENS, la Sorbonne et Sciences Po), doit aussi faire face aux conflits intestins de l’université, s’exprimant entre périodes et catégories, qui ne favorise pas l’interconnexion des sous-disciplines historiques.

Il faut d’abord y voir l’effet indirect des soutenances de thèse, exacerbé par le mécanisme conservateur de la cooptation. En France, une thèse, pour être poursuivie et permettre de prétendre à un grade de docteur, doit servir les recherches d’un directeur de thèse, pour lequel les travaux de l’étudiant seront utiles. Circonscrivant exagérément les champs d’étude à ceux déjà traités par les professeurs d’université, les conséquences directes en sont tout d’abord un retard sur les progrès de la recherche disciplinaire au niveau mondial, mais surtout la promotion de micro-histoires aux intérêts strictement universitaires. Compris comme un fonds d’investigation pour les chercheurs futurs, la thèse reste alors limitée à un domaine spécifique lié à la spécialité d’un directeur de thèse : ainsi, on se retrouve avec des monographies dispensables sur « l’apport de la culture celtique aux comptoirs français de l’Océan Indien », et non pas avec un histoire de la piraterie digne de ce nom, faute de professeur en ayant fait son objet de recherche. Plus grave encore : la France ne place qu’une attention subsidiaire aux civilisations étrangères, d’où la pauvreté, particulièrement visible à la Sorbonne, pourtant référence française de la recherche, des cours portant sur des pays non francophones, que ce soit dans leurs rapports à la France ou non.

La France est-elle condamnée à rester franco-française, que ce soit dans la forme ou le fond de sa pratique universitaire ? Il est clair que le peu d’entrain à s’attaquer aux sujets du genre, des subcultures, de l’histoire militaire ou de l’histoire globale peut laisser coi, là où la recherche anglo-saxonne s’est attelée depuis plusieurs décennies. Pas étonnant alors que la France, à son habitude, ressasse son âge d’or en ressortant la méthode éculée de l’École des Annales. L’Histoire a une responsabilité envers la société politique : son étude est héritière et vectrice de l’esprit du temps, et par conséquent les historiens, en exprimant par leurs recherches leurs engagements, vont avoir une incidence sur leurs lecteurs et sur le discours politique en général. Que penser alors d’une Histoire d’arrière-garde, manipulée, disséquée au sécateur de la démagogie électorale, et toute aussi coupable, d’une Histoire certes objective, consciencieuse, mais obtuse, gargarisme implicite d’un entre-soi universitaire ?

Car en effet, c’est là que réside toute la problématique historique. Certes, l’historien n’est qu’un homme, mais il doit tout de même aspirer à l’objectivité, et non pas seulement par sa bonne foi. Certes, le protectionnisme culturel français est davantage la cause que la conséquence d’une étude de l’Histoire étroitement nationale, mais il n’en reste pas moins que ses conséquences sont lourdes quant à son enseignement, dès le collège. Certes, le système n’est pas là pour nous aider, mais soyons plus exigeants envers nous-mêmes et envers ce que nous voulons de l’Histoire, pour qu’enfin elle puisse redevenir non pas seulement un outil d’intégration sociale, mais surtout la porte à l’ouverture intellectuelle de la jeunesse, et par elle de toutes les générations. Parler du passé de tous, ce n’est pas nier la France, c’est la respecter dans ses valeurs. On trouve bien des histoires monumentales de la France et de l’Angleterre, des histoires économiques, sociales, culturelles, scientifiques de chaque pays, ou encore des thèses portant sur leurs interactions, notamment diplomatiques. Cependant, la dernière étude comparée, synthétique, se concentrant donc sur les divergences et convergences entre les deux pays, remonte à… 1832. C’est donc à nous de nous lancer dans l’épopée de la diversité, à travers l’étude conjointe des pays et des cultures, dont on pourrait tirer toute la sagesse, la tolérance, la modestie et la maturité dont notre siècle a besoin : c’est ce que j’ai décidé d’appeler la transculturalité. L’historien est un prophète qui regarde dans le passé. Et à grands pouvoirs, grandes responsabilités. Car après tout, l’Histoire est ce qu’on en fait.

Louis Barchon