Au commencement était le Verbe. Et quel verbe ! Un verbe unique et cratylien. Un verbe performatif qui demanda que la lumière soit et qui fit que la lumière fut. Un verbe qui permit à Adam de nommer ce qui l’entourait et, ainsi, de lui donner un sens. En somme, une parole proposant une compréhension totale du cosmos tout en garantissant l’unité des hommes. Mais de ce Verbe, de cette parole première, l’homme a perdu l’usage. Il s’était mis en tête d’atteindre le ciel en construisant une tour immense et Yahvé l’a puni pour son orgueil.

Photographie par Roman Cadre

Photographie par Roman Cadre, série « Babel »

DEPUIS le châtiment divin, nous sommes condamnés à une dispersion autant spatiale que langagière. Nous sommes condamnés à ne plus nous comprendre, à ne plus pouvoir saisir la vérité ni la nommer. Babel, ville qui se voulait « porte de Dieu » (bab-ili en akkadien), s’est métamorphosée en demeure de « confusion » (bâlal en hébreu). Voilà grossièrement comment la postérité nous a transmis le mythe biblique de la tour de Babel. Les savants, les philosophes, les poètes n’ont cessé de réfléchir à cette unité langagière originelle. Les plus fous sont même partis à la recherche de ce Verbe universel et parfait, comme Zamenhof et son espéranto. Mais il faut bien comprendre que cette nostalgie d’un pré-Babel implique un postulat pessimiste, voire dangereux.

La dispersion, état dans lequel nous sommes fatalement plongés, est conçue comme une violence faite à l’essence originelle de l’homme. Nous ne sommes plus cet homme à l’image de Dieu, être unique et parfait. Nous sommes des êtres déchus. Pourtant, est-il bien productif de se lamenter sur notre imperfection, sur notre différence ? Peut-être pourrions-nous cesser de voir Babel comme un châtiment alors qu’elle a sans doute été notre plus grande bénédiction.

La division intervient comme un processus intrinsèquement négatif.

Pour retourner à la source de cette nouvelle perspective, revenons un instant au fondement du problème. Le mythe de Babel a une portée cognitive. En s’inscrivant dans la Genèse, il entend dévoiler la vérité sur une naissance : celle de la différence et de la dispersion. De manière logique, presque instinctive, le concept d’origine était associé à l’unicité (un seul dieu, un seul monde, un seul langage). Et les débuts de l’histoire humaine n’échappent pas à cette règle fondatrice. En effet, dans Babel, l’ensemble de l’espèce est rassemblée au sein d’un même peuple, issu de la même famille, parlant la même langue. Pour qu’il y ait division, dispersion, différence, le mythe utilise le principe du Deus ex machina, qui a en plus le mérite de condamner l’orgueil de l’homme et d’affirmer la toute-puissance divine. Dieu intervient pour disperser les hommes dans l’espace et dans le langage. En tant que châtiment, la division intervient alors comme un processus intrinsèquement négatif. Négatif au sens moral (la dispersion nous divise, elle est à l’origine de nos conflits et de nos affrontements), mais aussi au sens strict (la dispersion est toujours pensée comme inverse, inverse de l’unité originelle et de sa perfection).

Après la division, il reste toujours la mémoire de la blessure. Un manque subsiste. C’est d’ailleurs la voie qu’indique le mythe énoncé par Aristophane lors du Banquet platonicien. La séparation des deux moitiés de l’androgyne est, au même titre que la destruction de Babel, un châtiment divin visant à expliquer la pulsion inverse, à savoir cette tension vers l’unité qu’est l’amour. La division ne va jamais sans la conception d’une unité perdue et la recherche acharnée de cette dernière. Le mythe est toujours renversé pour offrir une solution au problème. Dans la Genèse, la tour laissera bientôt sa place à l’échelle rêvée par Jacob. Et cette échelle accomplira la liaison entre l’humain et le divin que la tour tentait vainement d’actualiser. Babel, la porte de Dieu, s’ouvre rapidement sur Béthel, la maison de Dieu.

L’homme de Babel est placé face à l’impasse de son propre langage.

Cette demeure ne permet pas un contact matériel avec le divin comme le voulait la tour, elle est un point de rencontre spirituel. L’union est réactualisée par la communauté spirituelle, par la re-ligion, ce système créateur de lien entre des individus condamnés à la division terrestre. La structure est cohérente, mais la positivité se place toujours du côté de l’unité, qu’elle soit effective ou recherchée. En nous poussant vers ce qui est toujours une-union, le mythe nous aliène, il nous mène à réfuter ce qui est pourtant une réalité : notre différence est une force productive. Et cette idée, le mythe de Babel l’impliquait déjà, entre les lignes.

« Et il arriva que toute la terre était un langage unique et des mots uniformes », nous dit la Genèse. C’est dans ce verset que réside le problème fondamental de Babel. Puisque Dieu a créé l’homme à son image, le langage humain devrait donc correspondre au langage originel et premier. Il devrait correspondre à ce langage qui a ordonné la création et qui a servi à nommer les éléments. Et pourtant, la langue parlée par les habitants de Babel semble avoir perdu toute sa valeur performative. Les hommes ne nomment plus, ils parlent pour ne rien dire. Ils se contentent de répéter les mêmes mots, de bégayer le même discours insensé. « Briquetons briques et cuisons en cuisson », voilà ce que ne cessent de ressasser les Babéliens. Ils ne communiquent pas, ils ne créent pas, ils ne pensent pas non plus. Ils psalmodient tout au plus. Ils choisissent de se conforter dans leur propre aliénation, de se renfermer dans une action récurrente et cyclique. L’énonciation est inutile, le langage est vide. Parce qu’elle est unique et uniforme, la parole perd sa fonction communicative et analytique. Les hommes ne peuvent pas concevoir de plan avant de bâtir leur tour. Ils mettent simplement des briques les unes au-dessus des autres. On pourrait même avancer sans trop se mouiller que la tour se serait vraisemblablement effondrée sans l’intervention divine… L’homme de Babel est placé face à l’impasse de son propre langage.

Imposer un seul langage, c’est aussi imposer une pensée unique.

La valeur axiologique de la dispersion est donc à repenser. Le langage unique est l’apanage du divin, dont la volonté et la connaissance sont infinies. Mais pour l’homme, il devient problème, il devient prison. La tentation d’un retour à ce langage primordial est une perspective idéologique impérialiste, voire totalitaire. Imposer un seul langage, c’est aussi imposer une pensée unique. Et il faut bien comprendre que la situation pré-babélienne n’implique pas tant l’unité des hommes que leur uniformité. La dispersion imposée par la divinité fait en quelque sorte apparaître la différence. C’est en cela que l’intervention divine est bien plus positive qu’elle n’en a l’air.

L’écrivain italien Erri De Luca affirme dans Nocciolo d’oliva que la tour de Babel « fut le projet de construction le plus grandiose de tous les temps », ce qui lui valut pour cela « l’échec le plus fécond ». La formule est parlante. Cette fécondité, c’est la possibilité d’élargir l’horizon de la pensée, de découvrir la littérature et ses mots multiformes. C’est la perspective d’une ouverture à la perfectibilité qu’interdisait le langage unique. Allons peut-être même encore plus loin que De Luca : Babel n’est pas un échec, elle est un fondement. Le mythe est fondateur au sens propre. Certes, la dispersion est une révolution. Mais loin d’être un châtiment, elle est une bénédiction.

La quête de l’unité et la tentative de réunion révèlent une mauvaise compréhension du problème de la division. En fait, l’union n’a de sens qu’à travers la diversité. La pensée elle-même ne peut naître que d’une confrontation des points de vue. Elle est comparaison et analyse, tâtonnement, recherche, approfondissement. Choisir l’uniformité, c’est refuser l’herméneutique, refuser la perfectibilité, refuser notre humanité. Le mythe de Babel, parce qu’il est lui-même langage et exégèse, est là pour nous donner la possibilité de jouer avec le langage, de repousser les frontières de l’intellect et de la fantaisie. Paradoxalement, la malédiction qui a précipité l’espèce humaine dans la zizanie nous pousse à regarder le futur avec plus de clarté. La tâche de Babel est « de rappeler que le sens n’est jamais achevé, que l’identité est toujours en avant, du côté de l’avenir, non pas dans le passé, dans une tradition immuable, appelée à se répéter indéfiniment » (Adonis, Poème de Babel).

Gabriel Meshkinfam