1. Et c’est toute la terre, une seule langue, des paroles unies.
  2.  Et c’est à leur départ du Levant, ils trouvent une vallée en terre de Shin’ar et y habitent.  
  3.  Ils disent, l’homme à son compagnon : Offrons, façonnons des briques ! Cuisons-les à la flambée ! La brique est pour eux comme la pierre, le bitume est leur argile.
  4. Ils disent : Offrons, bâtissons-nous une ville et une tour, sa tête aux cieux, faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur les faces de toute la terre. 
  5. L’Éternel descend pour voir la ville et la tour qu’avaient bâties les fils d’Adam.
  1. L’Éternel dit : Voici, un seul peuple, une seule langue pour tous ! Cela, ils commencent à le faire. Maintenant, rien n’empêchera pour eux tout ce qu’ils préméditeront de faire !
  2. Offrons, descendons et mêlons là leur lèvre afin que l’homme n’entende plus la lèvre de son comparse.
  3. Il les disperse de là sur les faces de toute la terre : ils cessent de bâtir la ville.
  4. Sur quoi, Il crie son nom : Babel, oui, là L’Éternel a mêlé le langage de toute la terre, et de là, Il les a dispersés sur les faces de toute la terre.

Sefer Bereshit, XI, 1-9. Ve siècle avant l’ère chrétienne.  

PAGE 8 -- Roman Cadre

Photo par Roman Cadre, série Babel

LE mythe de Babel nous offre l’exemple d’une légende étiologique sur l’origine de la division de l’humanité en différents groupes humains, en différentes unités culturelles, linguistiques et religieuses. Alors l’humanité semblait une et indivisible, née des mêmes pères et des mêmes mères, issue de la même chaire, parlant la même langue et vivant sous l’autorité du même souverain, dans la même cité. Une unité politique. C’est l’hybris de cette communauté solidaire en tout qui les pousse à défier la déité et entraîne leur division en plusieurs groupes, chacun selon la langue qu’il entend.

Il ne s’agira pas de s’interroger sur les choix des rédacteurs du Pentateuque qui désignent la langue comme élément distinctif d’un groupe humain dans le chapitre X du livre de la Genèse (Sefer Bereshit), alors que le chapitre IX distinguait les différents groupes humains selon leur affiliation à l’un des fils et petits-fils de Noah, le survivant du grand déluge. Dans le Proche-Orient du Ve siècle, date probable de la compilation des écritures sacrées d’Israël, les dominations assyro-chaldéennes et Persanes avaient contribué à unifier la mosaïque orientale, imposant une langue, l’araméen, et un Roi.

Les rédacteurs hébreux du Pentateuque proposent
une réalité différente de celle qui leur était quotidienne.

Un groupe humain se distingue essentiellement par les idoles qu’il prie, et la région où il est établi. S’imposant le paradigme monothéiste, et rejetant l’impérialisme de Babylone, en lequel l’on a reconnu Babel, qui les a privés de leur indépendance, les rédacteurs hébreux du Pentateuque proposent une réalité différente de celle qui leur était quotidienne. Alors que le Proche-Orient vit sous une seule loi, établie et diffusée en une seule langue, promulguée par un seul roi d’une seule ville, ils proposent l’idée d’une mosaïque, d’une division. Babel, en même temps qu’un avertissement envers la révolte contre le Dieu unique, est une revendication de l’altérité, de la différence, de l’indépendance.

C’est en quelque sorte l’un des premiers textes à proposer une vision des relations internationales, en ce qu’il propose une conception du monde comme un ensemble de nations dispersées interagissant entre-elles, mais incapables de se comprendre et donc de s’unir. Certes, nous possédons les archives de relations diplomatiques de civilisations bien plus anciennes et avancées que les pasteurs israélites, mais ces civilisations, l’Égypte et la Mésopotamie, étaient des empires. Elles ne connaissaient que des vassaux ou des ennemis. Elles ne concevaient pas les relations internationales, car elles imaginaient le monde centré sur elles-mêmes ; ce qui était différent, extérieur, était nécessairement marginal, sans aucune possibilité d’être regardé comme égal.

Au contraire, Israël, la Judée, est une nation. Une nation vaincue qui plus est. Bien sûr, cette nation, comme plus tard les Grecs, s’estime avoir plus de valeur, en raison de sa religion singulière. Mais elle conçoit l’existence d’autres nations, qui lui sont égales, voire supérieures en force et en richesse, et avec lesquelles il lui faut composer. Les impérialismes égyptiens et mésopotamiens sont des repoussoirs qui menacent le système international des cités-États et des monarchies ethniques du Levant, système né au XIIIe siècle avant l’ère chrétienne et mort avec la résurgence des impérialismes au VIIe siècle. Peut-être que Moab, Edom, Damas, Tyr ou Byblos concevaient le monde politique de l’époque comme Israël, parce qu’ils en partageaient la situation géopolitique d’un espace mosaïque, comme plus tard les cités de l’Hellade. Mais seul le témoignage d’Israël nous est parvenu. De façon amusante, il continue d’irriguer les discours, sinon la vision, de la droite nationale-religieuse israélienne qui refuse de voir dans les Palestiniens autre chose qu’un instrument ou un prétexte des impérialismes panarabes ou panislamiques pour poursuivre la guerre contre une petite nation qui refuse de laisser étouffer son indépendance.

Leur vision internationale est imprégnée d’affects identitaires. 

Ce qui est intéressant, c’est que cette vision internationale est imprégnée d’affects identitaires particulièrement intimes. Le texte hébreu utilise, pour parler du langage, la métonymie de la lèvre. La lèvre est ce qui permet de communiquer, mais aussi de téter le sein de la mère. La psychanalyse, dont on conteste souvent le caractère scientifique mais rarement le caractère hébraïque, apporte ici un éclairage fondamental sur ce qui est bien une subjectivité de l’idée d’international, qui, avec l’annexion de ces textes par le christianisme, a acquis une influence universelle. Le langage est un facteur identitaire fort, qui influe sur notre développement psychique et cognitif, qui nous rattache à une communauté, mais aussi à l’héritage, aux sédiments mémoriels et institutionnels que ce groupe humain véhicule, charrie à travers le cours de l’histoire.

Cette vision est mutatis mutandis celle de l’Europe chrétienne, la principale région de l’ancien monde qui n’a pas connu, après la chute de Rome, de système politique unifié. Lorsque cette Europe a conquis le reste du monde, elle a imposé son système dit westphalien à des régions qui ne connaissaient alors que la loi de l’unité impériale théorique, qu’elle soit celle du fils du ciel, du khalife ou du grand inca.

Avec la constitution d’un monde européen, il est courant de dire que l’on entre dans le domaine de l’histoire positive, la seule légitime. On entend souvent dire que les sociétés asiatiques n’ont pas d’histoire, qu’elles sont statiques, végétatives, ou en tout cas non évolutives et manifestant une permanence et une stabilité remarquables pour leur durée. Cette position est celle de Hegel et de sa philosophie de l’Histoire, et de Marx avec sa théorie du mode de production asiatique expliquant pourquoi l’accumulation primitive du capital dans les sociétés orientales n’aboutit pas à la constitution d’un système capitaliste bourgeois stricto sensu.

De la fin de l’Histoire… 

Dans un manuel de relations internationales américain des années 1950, il n’était pas choquant de présenter une carte de l’Europe intitulée Le théâtre de l’histoire avant 1914 et une carte du monde intitulée Le théâtre de l’histoire après 1945, la période 1914-1945 étant le temps du suicide de l’Europe. Ironiquement, c’est ce monde européen qui semble aujourd’hui être pour beaucoup cette Babel, dont l’orgueil ne peut être qu’un appeau à la colère divine, ou tout du moins un système voué à s’effondrer sur ses contradictions internes.

Nous sortons en effet du monde européen, dont beaucoup ont cru que 1989-1991 sonnait la réunification et ainsi le triomphe, la fin de l’Histoire. L’unité d’un monde sous domination américaine, parlant anglais et attelé à la construction de l’économie libérale et de la démocratie mondiale n’aura pas duré dix ans, et le retour des vieilles puissances négligées par les Européens, la revanche des droites extrêmes, qu’elles soient nouvelles ou alternatives, voire leur prise de pouvoir dans des grandes puissances comme la Fédération de Russie et les États-Unis d’Amérique, nous montrent que nous vivons désormais dans un monde un peu moins uni, où les identités jouent à armes égales avec les intérêts, où les affects valent bien la raison d’État.

…au renouveau de l’histoire internationale. 

Après avoir cru à la fin de l’Histoire, nous revenons à l’histoire internationale. Ce ne serait pas un drame en soi si l’angoisse des identitaires ne les poussait pas à concevoir la politique internationale comme la somme des rapports de force fluctuant selon les affrontements. Une politique extérieure assujettie à une telle vision ne peut être que belligène. L’échec des politiques impériales et le retour de l’international, où chacun parle un langage politique différent (le chef d’une démocratie ne partage pas de prolégomènes avec le partisan du djihad) semble indiquer que nous vivons la fin d’une époque, et qu’en ce règne déclinant d’un ordre mondial, dont on se demande si il ne fut pas une simple illusion, le mythe de Babel sonne plus comme une prophétie qu’un conte étiologique.

Bāb-El, la porte de Dieu, est aussi un jeu de mot avec l’hébreu Balâl, la confusion. Cette confusion est celle de la bataille, de la mêlée des peuples et des gouvernants, de la succession des ascensions et des déclins, des ordres et des anarchies, sans progrès réel. Thucydide, Polybe et Machiavel l’avaient dit : faire de la politique signifie étudier et comprendre l’histoire et s’en servir. Celle-ci n’est que l’alternance des montées et des décentes, elle est la carte qui montre au prince les écueils, les tempêtes et les récifs éternels dont on peut éviter certains, mais que l’on n’esquivera jamais entièrement. Pour reprendre un autre passage biblique célèbre, celui du Qohelet (L’Ecclésiaste), « Rien de nouveau sous le soleil ». L’international est né dans la grande crise de l’âge de bronze, et malgré les éclipses impériales, il ne semble plus vouloir mourir. Il va donc falloir vivre avec.

Élie Beressi