Dans une tribune publiée l’an dernier dans Le Monde, la dissidente Khadija Ismailova comparait l’Azerbaïdjan actuel aux dernières années du régime du Shah en Iran. Suite aux scandales de corruption, d’atteintes aux droits de l’homme, de persécution des homosexuels, et sur fond de crise des hydrocarbures, l’Azerbaïdjan s’enfonce effectivement dans une crise dont la dynastie Aliyev aura du mal à se relever. Hors tout risque de voir basculer ce pays-clé du Caucase est l’objet d’intentions particulières de la part de ses voisins directs, Russie et Iran, et de ses alliés régionaux, Israël et la Turquie, notamment parce qu’au niveau géopolitique global, la position de ce petit pays en fait l’une des clés des doctrines géopolitique d’endiguement ou d’expansion des puissances eurasiatiques au Moyen-Orient. 

Rente Pétrolière et Droits de l’Homme

L’Azerbaïdjan est un pays d’ex-URSS qui, comme la plupart d’entre eux, fonctionne sur des relations claniques. Les réseaux de pouvoir sont basés sur une même appartenance géographique, parfois ethnique dans le cas des Kurdes, rappelant l’époque des Khans semi-autonome de la Perse sous les dynasties Zand puis Qajar. Un clan a toutefois pris le dessus sur les autres, celui d’un ancien silovik du KGB, le clan du Nakhichevan (République autonome excentrée de l’Azerbaïdjan) dirigé par Heydar Aliyev. Au pouvoir du pays indépendant de 1993 à sa mort en 2003, la relève est prise par son fils Ilham Aliyev, qui a nommé en janvier dernier sa femme Mehriban Aliyeva vice-présidente. Viatcheslav Avioutskii explique que ce clan, qui a monopolisé la majorité des ressources et industries du pays, est largement contesté par d’autres, notamment celui des Azéris originaires d’Arménie.

La crise du pétrole est un premier coup dur pour le clan Aliyev. L’Azerbaïdjan est plus que dépendant de ses ressources en hydrocarbures. La division du prix par trois entre 2014 et 2016 signifie autant d’argent en moins dans l’économie. Pour seul exemple de la situation, l’International Bank of Azerbaijan, banque d’Etat, ne pouvait plus payer ses dettes en mai 2017. La rente des hydrocarbures étant de base peu redistribuée à la population, la situation est plus difficile encore pour le petit Etat du pourtour de la Caspienne.

À cela s’ajoutent des scandales de corruption. Le premier est révélé par Cash Investigation, impliquant plusieurs députés français comme les Mancel père et fils, ou encore Rachida Dati. Le second implique des députés européens et la Présidente de l’UNECO, révélé par plusieurs média dont Le Monde et The Guardian en septembre 2017. Il est appelé Laundromat. Les fortunes dépensées servent à donner une bonne image du pays et faire oublier la situation désastreuse du pays. Depuis ce même mois de septembre, des arrestations en masse d’homosexuels ont été effectuées, tandis que les opposants politiques racontaient la torture en témoignant au procès de Cash Investigation, initié par Bakou. Politiquement, le chef du parti d’opposition Musavat a été condamné à 2 ans et demi de prison le 3 octobre dernier.

Enfin, les organisations internationales se scandalisent du traitement des journalistes : le dernier média indépendant, Turan Agency a été fermé et son dirigeant mis en détention avant d’être gracieusement libéré. Une autre personnalité a obtenu un tel traitement de faveur, le blogueur israélien Lapshin, extradé de Biélorussie à la demande Azerbaïdjanaise pour avoir partagé des opinions pro-arméniennes sur la question du Haut Karabagh, région autoproclamée indépendante mais considérée par l’Azerbaïdjan comme relevant toujour sa souveraineté. La “mansuétude” exprimé par ces deux libérations, n’a pas empêché Bakou d’émettre un mandat d’arrêt international contre quatre intellectuels turcs parti visiter cette région sécessionniste via la frontière arménienne, ce qui est illégal  selonles dirigeants azéris. Dernier exemple, le journaliste d’opposition Afgan Mukhtarli, réfugié en Géorgie, a été exfiltré par les services secrets azéris vers une prison de Bakou. Jusqu’à l’étranger l’Azerbaïdjan mène une véritable guerre contre l’expression d’opposition, en particulier depuis que le pouvoir s’est senti fragilisé par lla crise du pétrole.

Une nation cœur des conflits régionaux

La Situation géopolitique de l'Azerbaïdjan - par Elie Beressi

La Situation géopolitique de l’Azerbaïdjan – par Elie Beressi

L’Azerbaïdjan est miné de conflits ethniques. Celui du Haut Karabakh  qui l’oppose à l’Arménie connait un fort regain de tensions depuis la guerre des quatre jours d’avril 2016. Mais le nord du pays a connu une insurrection de la part de la minorité Lezgi, qui demande son rattachement aux Lezgis du Daguestan russe. La journaliste Dilyana Gaytandzhieva attribue une explosion d’un dépôt d’armement en août dernier en Azerbaïdjan au groupe armé Lezgi “SADVAL”. Une autre minorité persanophone a proclamé son indépendance quelques mois au début des années 90, les Talysh. Ils pourraient être la cible de l’influence iranienne.

Car outre l’Arménie, l’Azerbaïdjan a des relations compliquées avec ses deux voisins géants russes et iraniens, entre intérêts commerciaux évidents et peur d’en devenir un satellite. Les Russes maintiennent leurs avantages mais se méfient de l’attitude pro-turque de Bakou. Les ventes d’armes, bien plus élevées vers l’Azerbaïdjan que vers l’Arménie, rassurent pour l’instant la Russie quand à la fidélité de son voisin méridional.

Outre les conflits ethniques, l’Islam shi’ite incontrôlé inquiète largement les Aliyev, surtout si celui-ci est soutenu par Téhéran. La ville de Nardaran fait figure de repère de la contestation religieuse et politique du clan au pouvoir. Des émeutes ont d’ailleurs éclaté en 2002, 2006 et 2015. Bakou accuse Téhéran d’en être responsable. Car malgré son Islam shi’ite, l’Azerbaïdjan est largement séculier, et les Aliyev se sont rapprochés des Etats occidentaux, incluant la Turquie et Israël. La politique de Tel Aviv, grand fournisseur d’armes de Bakou, connait quelques réserves ces temps-ci dans le but de se rapprocher d’Erevan et de ne pas pousser définitivement l’Arménie dans les bras iraniens. Quand aux Etats d’Europe et d’Amérique du Nord, il leur est difficile de soutenir encore l’Azerbaïdjan avec la multiplication des scandales. Des manifestations ont par ailleurs fragilisés encore la légitimité du clan Aliyev. Avec des soutiens extérieurs qui diminuent et une contestation interne grandissante, l’influence des groupes panturquistes ou islamistes ainsi que le retour des revendications minoritaires, il reste peu d’issues aux Aliyev pour se maintenir au pouvoir, à moins d’une reprise économique rapide et de réformes en profondeur.

Thomas Ciboulet