La post-vérité, néologisme formé par Ralph Keyes dans son livre The Post-Truth Era (2004) pour décrire notre ère (comme si le XXe siècle avait été une ère de vérité), fête son entrée dans le dictionnaire d’Oxford sous la définition : « Relié à ou dénotant des circonstances dans lesquelles les faits objectifs sont moins influents que la formation de l’opinion publique qui fait appel à des émotions ou des croyances. » Curieuse définition, tautologique par moment, qui surprendra plus d’un lecteur d’Hannah Arendt.

Photographie par Roman Cadre, série Babel

Photographie par Roman Cadre, série Babel

DANS son essai « Vérité et Politique » publié dans son ouvrage La Crise de la Culture (1961), Hannah Arendt distingue les vérités de fait qui ne sont établies que par conformité entre un événement ou un état de choses et une structure linguistique, et les opinions construites à partir des intérêts et des croyances des citoyens. La vérité de fait est immuable et inoffensive, elle n’est jamais suffisante pour établir une stratégie politique, car c’est l’action et la dynamique associées à la parole qui sont son moteur. Elle est cependant plus vulnérable ; la violence et la persuasion la maltraitent souvent autant que les citoyens refusent de la reconnaître en se mentant à eux-mêmes.

Si la vérité est axiologiquement neutre, elle est nécessaire pour informer les opinions qui permettront la discussion et la délibération politique. La tentation est grande de vouloir fonder une politique de la vérité, mais le risque est toujours de tomber dans le gouffre de la tyrannie de la vérité conduisant à l’anéantissement de l’essence de la politique. La post-vérité reste cependant difficile à caractériser. L’exemple paradigmatique est celui de récents articles dans Le Monde (« Excédé, Donald Trump règle déjà ses comptes », 17 février 2017), dont la limpidité est telle qu’elle n’est plus l’image de la post-vérité mais l’image d’une image qui serait reflétée à l’infini dans un miroir.

Qui donc est pris en flagrant délit de mensonge ? Le politique ou le journaliste ?

Un article, paru pour relater la conférence de presse scandaleuse du maladroit, mais non moins dangereux, Donald Trump, relève une fameuse formule prononcée par ce dernier en réponse à une question sur de possibles fuites orchestrées par les Russes : « Les fuites sont vraies, mais les informations sont bidons. » Quelques jours plus tard, Le Monde se décide à publier des fragments du fameux discours, désireux d’enfoncer définitivement le clou sur ce clown qu’est Donald Trump, transcription contenant toujours la phrase opératoire qui manifeste, ou bien une volonté du président de violer le tiers-exclu, ou bien un déni de la vérité, affirmant ainsi la post-vérité : « Eh bien les fuites sont vraies. C’est vous qui avez écrit dessus et en avez fait état, je veux dire, les fuites sont réelles. Vous savez ce qu’elles ont dit, vous l’avez vu, et les fuites sont absolument vraies. Les informations sont bidons parce qu’il y a tellement d’informations bidons. » Cet exemple rejoue à lui seul tout le problème de la post-vérité : l’invocation par l’homme politique de « faits alternatifs », la contestation de ceux qui ont été établis par les médias, et le jeu du rapport des faits dont le travail est confié aux journalistes. Qui donc est pris en flagrant délit de mensonge ? Le politique ou le journaliste ?

Les faits ont un caractère transcendantal, ils sont la condition de possibilité de la vérité de fait. Par conséquent, ils sont souvent inaccessibles, et comme le dit Arendt, même le rapport d’un témoignage n’a lieu que selon une « certaine perspective », et il sera toujours une interprétation qui n’est pas protégée de toute manipulation. Ils sont donc essentiellement fragiles, mais sur eux repose toute notre capacité à nous forger notre propre opinion. Ils sont la « matière de l’opinion. »

Les journalistes sont-ils des diseurs de vérité ou des « teneurs d’opinion » ? La réponse est évidente, mais seulement vue de l’extérieur. L’habileté du « journal de référence » à se falsifier lui-même enseigne bien des manières de voir le monde dans la presse. Celle-ci ne voit aucune contradiction entre le premier article, le récit subjectif, et les faits dont le prélèvement est également de son ressort. Ces deux articles ne sont qu’une seule et même réalité que nous devons communément accepter. L’interprétation est toujours présente lors du prélèvement des faits mais, si la contradiction apparente ne leur saute pas aux yeux, c’est que leur grille de lecture est définitivement univoque.

Les faits ne sont plus pertinents dans le débat public,
seules comptent les phrases sorties de leur contexte.

Or, le tragique de cette période est bien la modification des faits, par confusion entre la manière de raconter les faits et leur simple rapport. Il serait amusant de dresser une psychanalyse de l’inconscient journalistique pour en déceler les catégories et les tensions internes (affirmation du primat de qualité par rapport à internet mais soumission à ses codes, catatonie provoquée par les récentes erreurs de prédiction de résultats aux élections…). Rien n’est plus dangereux que la confusion entre la manipulation des faits et les faits eux-mêmes.

La post-vérité n’est en rien nouvelle. De tout temps, les diverses formes de gouvernement ont compris que le meilleur moyen d’exercer le pouvoir est de contrôler les faits. Les travaux de Chomsky et Herman nous ont bien montré que « la propagande est à la démocratie ce que la violence est à la dictature ». Cependant, comme le dit Arendt : « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits mêmes qui font l’objet du débat. » Les faits ne sont plus pertinents dans le débat public ; seules comptent les phrases sorties de leur contexte sur lesquelles on pourra polémiquer. Que de polémiques seraient évitées si l’on s’en tenait à ce qui a vraiment eu lieu ! Seulement, l’information est devenue une marchandise, il faut la vendre et on ne polémique pas sur des nuances.

Toute action politique débutant après la formation d’une opinion, si l’on ne peut l’établir correctement, nous entrons dans l’époque de l’erreur. En réalité, la vérité de fait existe toujours, mais la vérité rapportée par les journalistes n’en est qu’un ersatz. Il faut alors la reconstruire en allant aux faits eux-mêmes plutôt que s’en tenir à la logique floue du journalisme. C’est la réarticulation entre vérité de fait et les faits qu’il faut remettre au centre du débat (voir la polémique sur le youtuber Pewdiepie, accusé d’antisémitisme alors que les faits sont visibles aux yeux de tous). La modalité du rapport des faits est aussi importante que les autres niveaux. Nous sommes curieusement dépendants d’un système pétri de contradictions, que l’on ne peut plus croire car les journalistes n’expriment jamais totalement la vérité mais affirment en être les garants les plus sûrs. En somme, une forme de mensonge organisé.

Serons-nous dépendants pour toujours de la « mal-information » ?

Les faits alternatifs peuvent aussi bien proliférer, bien à l’abri de la vérité journalistique qui n’a que peu de valeur. La dévaluation de la valeur de la vérité est bien le nœud du problème, car les faits demeurent inaccessibles. Donald Trump est malheureusement devenu aussi crédible que les médias qui l’ont ainsi nourri. Finalement, il n’est que leur créature autant qu’ils sont les siennes. Néanmoins, le droit de savoir est aussi légitime que le droit de s’exprimer. Cette revendication doit être opposée à l’échec d’une formation éclairée des opinions : serons-nous dépendants pour toujours de la « mal-information » qui nous est servie, ou oserons-nous enfin réclamer ce droit comme l’un des plus fondamentaux pour une démocratie ?

Le terme d’ère « post-factuelle » conviendrait désormais plus sciemment à ce temps de surprise politique. En clamant son impartialité, le monde de la presse se tire une balle dans le pied, comme un garçon qui criait au loup et que l’on ne croit plus. Seulement, le loup est bel et bien là, le prédateur pouvant désormais passer outre le garçon pour se faire entendre, il s’adresse directement à nous et ses dires sont devenus aussi plausibles que ceux du garçon.

Mehdi Rousset