La Seine-Saint-Denis, avec ses flux incessants de populations, sa misère, son taux de criminalité et l’impression de provisoire que donne son architecture, ne semble pas l’espace le plus propice à un enracinement. Pourtant, les rappeurs natifs du département ont su donner à ces deux chiffres leurs lettres de noblesse.

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(photo : Raphaël Lafargue)

C’est en 1968 qu’est créée la Seine-Saint-Denis, département artificiel issu d’un calcul politicien : il fallait canaliser dans un espace restreint les forces d’un Parti Communiste menaçant. Dès l’origine, le 9-3 a été pensé comme un espace d’exclusion aux portes de Paris. Il est resté cette mauvaise conscience de la capitale que décrit Céline dans le Voyage : « Là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture, la ville montre à qui veut le voir son grand derrière en boîtes à ordures. ». Il constitue aujourd’hui l’espace de concentration d’une immigration considérée indésirable, de commerces parallèles et de tensions policières, de Clichy-sous-Bois en 2005 à la récente affaire Théo, pas vraiment « territoire perdu de la République », parce que, depuis toujours, la République l’a érigé en décharge plutôt qu’en territoire.

Un territoire et, à plus forte raison, un territoire que l’on s’est approprié, est un espace qu’on fréquente régulièrement, pour lequel on développe un sentiment d’appartenance et auquel on s’identifie. Longtemps, la Seine-Saint-Denis comme territoire n’a donc pas été une évidence : ce n’est pas pour l’harmonie des cités-dortoirs qu’on y habite. À tous points de vue, le département est polarisé par Paris. Il est en situation de dépendance absolue. Transports, production économique et décisions politiques font signe vers la capitale. La plupart du temps, vivre en Seine-Saint- Denis est d’ailleurs moins un choix qu’une concession, car l’immobilier est à meilleur marché de ce côté-là du périphérique. Qui ne quitterait pas le 9-3 pour un appartement identique, au même prix, à Paris ? On pourrait donc penser que ce qui lie les banlieusards entre eux est la conscience de la mauvaise fortune qui les a fait échouer là, de la misère qui les immobilise, et de la possibilité d’un ailleurs. Le rap français a nuancé cette volonté de fuite : NTM est probablement le premier groupe à avoir exprimé la fierté des Séquano-Dionysiens avec Seine-Saint-Denis Style, où ils vantent leur « pedigree », manifesté par leur flow et la qualité de leurs textes. Une vaste lignée a continué leur entreprise. La poésie rachète ainsi l’imperfection du réel : pour Baudelaire, l’art moderne devait nous faire comprendre « combien nous sommes grands et poétiques dans nos cravates et nos bottes vernies » ; les rappeurs, tâchent de nous montrer combien nous le sommes dans nos sweat-shirts avec nos joints.

« La Courneuve sème la zizanie »

Cette transfiguration esthétique est habituellement précédée d’une représentation des problèmes sociaux en tous genres que rencontrent les habitants du département : « Survivre en Seine-Saint-Denis deviendra une épreuve des X-Games » (Swift Guad). Les toponymes sont associés à la misère ordinaire et aux petits délits : « À défaut d’avoir un daron riche, toi-même tu sais / J’ai volé de la sape au Décathlon de Noisy-le-Sec » (Despo Rutti), aux manques de moyens des collectivités locales, et donc à l’errance et à l’ennui auxquels sont habitués les résidents : « Blanc-Mesnil, là où j’suis né, là où j’traîne », (B.James) ; « Noisy-le-Sec, vers les deux bancs de l’école Cottereau / Là où chaque jour de l’année, si tu passes, sûr que tu nous trouves », (La Caution). Mais c’est surtout la violence du 9-3 qui est soulignée, parfois avec malice, parce que les répercussions dépassent le niveau local et portent le nom de la cité par-delà les frontières administratives : « La Courneuve sème la zizanie » (Dinos) ; « Mon quartier fait trembler la province » (Vald, à propos d’Aulnay-sous-Bois). Ces défauts, aperçus et décrits avec clairvoyance, sont loin d’empêcher l’attachement des rappeurs à l’espace qu’ils décrivent ; la violence peut être une violence fédératrice dirigée contre ceux qui n’appartiennent pas au territoire (« J’habite dans le 9-3 où sont nés tous les lascars / Chez nous t’es personne, ne viens pas jouer la star », Criks ; « Noisy c’est lui, Noisy c’est moi, Noisy c’est nous, on te rafale », Fababy).

Elle se fait plus politique lorsqu’elle concerne des figures d’autorité : le fameux « Nique la police » de Cut Killer, ou plus récemment « Shoote un ministre » de Vald. Dans le rap, l’identité du 9-3 s’est largement construite comme marginalité, comme opposition à une structure étatique et disciplinaire. Cette marginalité sociale et idéologique a sa manifestation spatiale : la Seine-Saint-Denis est en marge de la capitale, et ses rappeurs s’y réfèrent par opposition à cette dernière. Dans le rap, Paris est souvent le négatif du 9-3 : « J’habite pas au George V » (Limsa) ; « Rien à foutre du Fouquet’s » (Sadek). Parce que le 9-3 n’a pas de représentativité parisienne, l’identité des banlieusards se construit contre celle de l’« élite » politique : « Y’aura jamais d’négro à l’Elysée » (Kaaris). C’est ce qui fait l’humour de « Marion Maréchal » de Sofiane, où l’ex-députée du Vaucluse est invitée à visiter Bondy habillée comme une Rom, et le sérieux de « Racailles » de Kery James, où l’insulte de Sarkozy est renvoyée aux élus condamnés par la justice. C’est que le 93, « arrogant, violent et solide » (Fababy), n’a du moins pas l’hypocrisie des États et des entreprises : « Tu connais l’adresse, c’est pas l’93 » répète Vald dans « Mégadose », morceau qui décrit les excès de la société de consommation en comparaison desquels tous les trafics de Seine-Saint-Denis sont dérisoires.

Cette appropriation physique de l’espace en marge de toute légalité a bien un sens politique

Cette critique du « système » s’accompagne du rêve d’une nomenclature parallèle : ainsi Sofiane s’autoproclame-t-il « préfet », dans #Jesuispasséchezso Ep.1. Celui-ci s’approprie les prérogatives de la préfecture non seulement en discours mais en actes, en bloquant l’autoroute au niveau d’Aulnay-sous-Bois pour y tourner un clip. Cette appropriation physique de l’espace en marge de toute légalité a bien un sens politique : c’est une action d’éclat qui instaure, le temps d’un tournage en une prise (démultiplié par plusieurs dizaines de millions de vues), une souveraineté absolue sur le territoire. Dans ses textes, il insiste souvent sur le fait qu’il connaît tout le 93 (« J’suis même capable de te présenter ton voisin »). Dans ce clip, il montre qu’il peut jouir de chaque mètre carré du département comme d’un luxe, et boire une tasse de café sur l’A3 lorsque l’envie lui prend. Cette attitude quasi royale répond à l’inanité d’un personnel politique administrateur et fonctionnaliste, qui a déserté, en Seine-Saint-Denis, le plan du symbolique. La fierté locale, voire un certain « patriotisme » ( « Aulnay-Sous, ma patrie, ma ville, mon pays », Sefyu) ne sont pas inculqués par des pouvoirs publics phobiques du communautarisme ; ce sont des initiatives artistiques, donc privées, qui doivent mettre cet espace en valeur pour ses usagers même.

Mais le 9-3 n’est pas sectaire. Dans « Afro Trap Part. 3 » de MHD, 7-5, 9-1, 9-2, 9-3, 9-4, 9-5, 7-7, 7-8 sont les autres noms de Paname, et sont tous Champions League. Dans « Partout la même » d’Ärsenik, l’épiphore finale rassemble sous le signe de la même souffrance Saint-Denis, Porte de la Chapelle, Garges-Sarcelles, Mantes-la-Jolie, Lyon et Marseille ; dans « Déterminé » de Rohff, un syncrétisme heureux conjoint Bondy, Sevran, Aulnay, Athis-Mons, Corbeil, Nanterre, Toulouse, Lille, Amiens, Montpellier, Strasbourg, Lausanne et Montréal. Le 9-3 n’est pas qu’un territoire : c’est une réalité sociologique et, comme telle, elle est tout à fait compatible avec des banlieues aux difficultés et aux revendications similaires. Cette image fantasmée d’une immense Banlieue au-delà des municipalités n’est que la spatialisation d’une marginalité économique, sociale, idéologique. Les mécanismes à l’œuvre dans le rap pour valoriser le 9-3 (contestation d’un pouvoir centralisateur et nombriliste, retournement du stigmate, prise en charge individuelle d’une symbolique délaissée par les institutions publiques) existent bien sûr hors de Seine-Saint-Denis. C’est ce qui explique le succès de l’opération #JeSuisPasséChezSo : Sofiane, pour tourner certains clips de cet album, a quitté son département natal, et s’est notamment rendu à Marseille-Castellane ou aux Mureaux, dans les Yvelines, où il a déclenché une scène de liesse populaire. Il a démontré, si c’était nécessaire, la perméabilité de ces marges entre elles.

le rap se scande à la première personne

Le 9-3 est subjectif : le rap se scande à la première personne, et chaque rappeur a son 93, son lieu de naissance, ses lieux d’errance, de tendresse, de trauma, ses ouvertures vers ses propres ailleurs : « Seine- Saint-Denis, oui monsieur, je suis Marocain » (Lartiste), enfin sa géographie sentimentale. Dans l’étendue du département, chacun se dessine un territoire, si bien que ces deux chiffres n’ont la même signification pour personne. La représentation du particulier renvoie au général : c’est par sa subjectivité même que le rap peut être représentatif d’une identité collective, ou tendre vers une certaine universalité. Le 9-3 est typique : c’est la banlieue par excellence, qui manifeste exemplairement des problèmes présents sur l’ensemble du sol national. Les difficultés de la Seine-Saint-Denis sont transposables à toutes les périphéries oubliées. C’est donc un élément central de l’imaginaire et de la rhétorique du rap français, duquel chaque interprète est encore tributaire. C’est un espace mental, un espace de contestation : c’est le refuge éthique d’une société sans valeurs, c’est la catharsis d’une « démocratie » où les plus pauvres paient pour les plus riches et où les plus riches ne produisent ni ne créent, c’est le seul tribunal de ceux qu’on ne jugera pas, c’est le plus émouvant recueil de fenêtres baudelairiennes, le dernier cénacle des rimailleurs mélancoliques, et, qui sait, l’incubateur d’une révolution à venir.