Les propos sur l’immigration latino-américaine du nouveau Président des États-Unis avant son investiture laissent planer le doute sur les mesures qu’il compte prendre face à ces arrivants. Continuera-t-il à amalgamer les Américains d’origine hispanique et les immigrés clandestins ?

Photographie par Lucie Termignon, série Babel

Photographie par Lucie Termignon, série Babel

DES signaux forts, qui ne vont pas dans le sens d’une réconciliation, ont fait tâche : pour la première fois en trente ans, un cabinet présidentiel ne compte aucune personne d’origine hispanique ; de plus, la version espagnole de la Maison Blanche a été supprimée le lendemain de l’investiture du nouveau président. Bien que les conséquences soient plus symboliques que réelles, la seconde décision a fait amplement réagir les responsables politiques étrangers et a relancé le débat bien présent aux États-Unis autour du statut des langues. Celles-ci sont à la fois vues comme un héritage culturel et un élément à part entière de politique électorale. Leur utilisation a même des conséquences de politique internationale.

Le statut de la langue aux USA

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les États-Unis n’ont pas de langue officielle. En 1780, John Adams, membre du Congrès continental et futur président du pays, propose de faire de l’anglais la langue officielle. Néanmoins, à cette époque, les Américains parlent une multitude de langues : entre les colons des anciennes colonies ou des colonies encore présentes (la Louisiane française) et les indigènes, sur le sol des États-Unis sont alors présentes des langues comme le français, l’espagnol, l’allemand, le néerlandais ou encore le norvégien, mais aussi des langues indigènes (on en dénombrait près de cinq cents). En effet, si le multilinguisme est socialement bien perçu, le fait d’imposer une langue est considéré comme une atteinte aux libertés individuelles. Selon la linguiste Shirley Brice Heath, tous les partis politiques ont ainsi toujours fait « le choix politique délibéré de ne pas avoir de politique à ce sujet. »

Tout comme le second amendement est devenu un moyen pour légitimer la cause des armes, le premier, au nom de la liberté d’expression, continue encore aujourd’hui de rendre légitime l’interdiction d’imposer une langue. Cependant, même si l’anglais n’était pas la langue officielle à l’échelle fédérale, il n’empêche qu’il fut adopté comme tel dans trente et un États sur cinquante. Parmi ces derniers, certains en ont plusieurs : ainsi, l’État d’Hawaï a choisi l’hawaïen comme deuxième langue officielle, l’Alaska reconnaît certaines langues, et plusieurs territoires américains ont adopté une deuxième langue officielle, comme l’espagnol à Porto Rico, le chamorro à Guam et le samoan aux Samoa américaines (le français, lui, n’a ce statut dans aucun État).

Les débats autour de l’anglais comme langue officielle reviennent régulièrement, en raison de l’augmentation de la population hispanophone, ou encore, de nos jours, à cause des actes de l’administration de Donald Trump. On est en droit de s’interroger sur la validité de ces actes, quand on sait que l’espagnol est la langue maternelle de 13% de la population américaine. Dans le comté d’Apache en Arizona, la langue Navajo, un langage indigène, est parlée par près de 60% de la population. Dans le Dakota, 20% des foyers utilisent l’allemand. Mais ces débats sont avant tout des outils politiques. Même si 18% de la population a une autre langue maternelle que l’anglais, 96% des Américains le parlent couramment.

Manœuvre électorale

L’outil politique des langues n’est pas des moindres. Les États-Unis comptent 56,6 millions d’habitants d’origine hispanique, soit 17,6% de leur population et de ce fait, cette communauté est l’objet d’une grande convoitise électorale. À titre d’exemple, les Hispaniques, qui sont majoritairement démocrates, ont voté lors des élections présidentielles à hauteur de 29% pour Donald Trump et de 65% pour la démocrate Hillary Clinton. Pas de quoi inverser le scrutin, comme vous l’aurez constaté.

Cette donnée n’échappe pas aux hommes politiques, depuis maintenant quelques années. Les républicains tentent de se rapprocher peu à peu de l’électorat latino-américain, jugé décisif dans certains États, que se soit en faisant acte de présence le plus souvent possible sur des chaînes de télévision hispaniques (comme Univision, dont les audiences n’ont rien à envier à Fox news), regardées par 68% des hispanophones. D’autres candidats vont jusqu’à apprendre la langue espagnole, non seulement pour faire preuve d’ouverture d’esprit et montrer leur bonne volonté, mais aussi parce que les communautés hispanophones sont situées près de la frontière. En effet, le candidat doit être impérativement capable de faire comprendre ses positions sur l’immigration à tous, avec toutes leurs nuances. Une décision radicale, impensable dans certains pays comme la France.

Sans doute aurez-vous entendu parler du spanglish, une langue dont on a l’impression qu’elle est davantage étudiée que parlée. Pourtant, ce mélange entre anglais et espagnol à destination de la seconde génération d’immigrés a trouvé un véritable public : publicités, chaînes de radio, cours de langue lui sont désormais consacrés. La preuve que cet intérêt nouveau cache des visées électorales, c’est qu’aucune de ces évolutions ne concerne les langues des pays d’Asie comme le vietnamien et le coréen, qui tout comme l’espagnol ont un véritable avenir aux États-Unis au vu des fortes communautés qui y résident.

Conséquences diplomatiques

Si la question de la langue s’invite sur la scène politique intérieure, elle n’est pas en reste sur la scène internationale. En effet, les langues sont un élément non négligeable des stratégies de soft-power étatique. On le voit bien avec les sommets de l’Alliance française, avec le British Council ou encore le Goethe-Institut en Allemagne. L’Espagne est également très présente dans ce combat. Dans cette optique, elle a créé en 1991 l’Institut Cervantès, qui dispose déjà de cinq délégations rien qu’aux États-Unis et devrait en ouvrir deux nouvelles prochainement.

C’est donc très solennellement que le ministre espagnol des Affaires étrangères Alfonso Dastis a dénoncé la fermeture de la version espagnole de la Maison Blanche et déclaré : « Compte tenu du fait qu’il y a dans le pays 52 millions de personnes qui parlent (…) l’espagnol, ce n’est pas une bonne idée de renoncer à un (tel) instrument de communication. » LE PSOE (Parti socialiste espagnol) et Podemos sont allés jusqu’à demander un rapprochement significatif avec l’Amérique du Sud, à dessein d’encourager Donald Trump à adopter une attitude plus conciliante à l’égard de ses voisins du sud. De son côté, le Mexique, qui possède le plus grand nombre d’hispanophones au monde, a déclaré par l’intermédiaire de son ministre de l’Éducation et porte-parole du gouvernement, Íñigo Méndez de Vigo, que « Ce n’est pas une bonne nouvelle, car la connaissance de différentes langues dans une société (…) démontre la richesse culturelle d’une Nation. »

Guillaume Mabille