Deux pas en avant, saute, et repli

par LAURA SIBONY

 

Deux pas en avant, saute, et repli.

– « Un fameux coup du berger ! claironna M. de Banlieu ; de la belle œuvre ou je ne m’y connais pas ! »

C’était un coup du cavalier et M. de Banlieu ne s’y connaissait en effet pas plus en échecs qu’en intelligence artificielle, mais il suivait le match Kasparov contre Deep Blue avec tant de passion qu’on peut bien le lui pardonner.

C’était un petit homme vif, qui devenait facilement rouge, avec un regard doux et une haute idée de l’homme. Il se justifiait en expliquant qu’il avait grandi dans la France du général de Gaulle, « alors noblesse oblige, vous comprenez ».

 

Ce dimanche de mai 1997, alors que la France dansait sur Barbie Girl, il avait décidé de travailler à l’édification intellectuelle de ses fils.

– « Regardez bien, c’est historique », avait-il précisé en s’asseyant devant le poste familial où Kasparov rayonnait dans une auréole cathodique.

– « Kazatchok, c’est le plus historique de tous » avait ajouté le petit frère, compétent du haut de ses huit ans bien renseignés.

 

Le père corrigea avec emphase :

– « Garry Kasparov. Quand j’avais votre âge, c’était Armstrong »  Un regard inspiré, sans doute dirigé vers le ciel, rencontra le plafond « …les premiers hommes sur la Lune. Ah, c’était quelque chose ! On se croyait imbattables, la technologie au service de l’Homme, avec un grand H, comme la bombe. Autre chose qu’un duel avec une machine… »

 

Axel n’écoutait pas. Il s’était allongé en tanagra devant l’écran, le menton dans les mains, et regardait sagement l’homme nerveux aux joues sombres, les yeux fixés sur l’échiquier, la respiration lente, hachée par le grésillement magnétique, qui portait l’étendard de l’humanité.

 

– « Papa ? Quand est-ce qu’on sait que Kazaroff il a gagné ? »

– « Chut ! siffla le père, qui prenait l’éducation de ses fils au sérieux. Suis un peu l’exemple d’Axel : tais-toi et regarde. »

 

Axel n’avait pas besoin d’explication. Sa petit tête blonde de treize ans savait parfaitement à quoi on reconnaîtrait la victoire de Kasparov. Il pressentait ce moment où l’esprit devient stratégie, devient le jeu lui-même, la lutte pour la lutte ; où il ne s’agit plus de mater un roi ou de renverser une tour, mais de prévoir, de contrer et de vaincre ; ce moment où la volonté se relâche comme un arc après le tir, vibrant déjà de l’espoir d’un nouveau triomphe.

 

– « Il a pas l’air très marrant, ce jeu… remarqua le petit frère. D’abord pourquoi Kaspatov il tire la tête ? »

– « C’est parce qu’il est passionné », expliqua Axel, qui se croyait supérieurement versé en la matière, et l’était peut-être.

Son frère haussa les épaules.

– « Je préfère le foot. Tu veux pas on va jouer dehors ? »

 

Axel préférait rester dans l’appartement qui sentait bon les gâteaux à l’anis et la fleur d’oranger. Kasparov aussi avait l’air affamé, ramassé sur son siège, tout entier absorbé par une réflexion qui ressemblait au désir.

 

– « Vas-y, bon sang ! Mat ! Mat ! En deux coups ! Avance ta dame, Garry ! Tu manges son pion, il va vouloir protéger son roi par sa tour mais tu seras déjà sur lui ! Mat ! »

Le match aurait indéniablement été plus captivant s’il avait été commenté par M. de Banlieu père. Ses enfants n’y prêtaient pas attention : Axel suivait les tics nerveux de Kasparov à l’écran, et son petit frère était allé jouer ou grignoter un gâteau à l’anis.

M. de Banlieu avait été conseiller juridique d’un groupe industriel, où il ressemblait à tout le monde. Depuis son départ, il avait à cœur de ne plus ressembler à personne. Il avait des formules à l’emporte-pièce et des tirades pittoresques qui devaient faire ressortir l’originalité de ses vues sur la société. Pour lors, il occupait sa retraite, qu’il appelait sa traversée du désert, en se passionnant à tort et à travers pour les débats de son époque.

 

Il avait pris comme une offense personnelle la tentative d’IBM de développer un ordinateur plus intelligent que l’homme. C’était un défi lancé à l’humanité et il comptait bien ne pas se laisser faire. Il bouillonnait d’amour universel et de juste indignation, il l’aurait voulue spectaculaire, cette machine, un ennemi à la hauteur, quoi, avec des tripes, de la ruse, du drame et le reste ! M. de Banlieu prenait le jeu très au sérieux.

 

– « Non, nooon ! C’était la dame, idiot ! Reprends-toi, Garry… »

M. de Banlieu triturait la télécommande, excédé par la lenteur du jeu. Il devançait le match, prédisait les coups et devinait l’action aux traits tirés et aux tics de Kasparov pour porter ses mains à son menton, comme Axel face à l’écran.

– « Ah-ah, la tour est à découvert, un débutant verrait la faute ! Je vous l’avais bien dit, ce n’est pas cette fois qu’on nous mettra au placard ! »

 

La préoccupation qui se lisait sur le visage de Kasparov comme au travers d’un papier trop fin suggérait le contraire. Axel observait avec curiosité cet homme qui, sans faire un geste, mettait son père dans de tels états. Peut-être avait-il reconnu dans l’expression du champion cette ivresse froide de la volonté face à l’obstacle.

 

– « Fichu bougre de Soviet de… »

– « Papa… »

– « Grand-Maître de pacotille ! rugit-il. Sa dernière tour ! »

 

Il se renfonça dans le canapé.

Lodi

– « N’importe, allez, ce n’est qu’une pièce. A la fin, on les aura. Héhé, on les aura ! S’il y a encore une chose à laquelle on peut croire dans ce monde… » Il ne finit pas sa pensée et se tourna avec brusquerie vers son fils, toujours allongé sur le tapis : « Et toi Axel, tu en penses quoi ? Qui va gagner ? »

 

Il leva ses grands yeux vers son père :

– « Dipblou »

– « L’homme ! »  cria M. de Banlieu. On s’attendait à l’entendre ajouter « L’homme ne serait pas l’homme sans la grandeur ». Axel ne répondit rien. « L’homme ! J’en fais mon affaire. Quand j’avais ton âge, Armstrong, sur la Lune ! On l’a eue elle aussi ! On a même marché dessus, héhé. Je prends les paris : Kasparov ne va pas se laisser faire par une bobine de fils électriques. En pièces il va le réduire, ton Deep Blue, en pièces ! Je te parie, tu verras, je parie tout, tout ! »

– « Pourquoi tu veux tout parier papa ? » demanda Axel, non sans bon sens.

– « Parce que j’aime faire des bêtises, t’es content ? » Il labourait des ongles le bras du canapé, sans lâcher Kasparov du regard. « Eh ben oui, j’aime les bêtises, répéta-t-il pensivement. Quand il y a du danger. Quand tout n’est pas logique, qu’il y a de la peur ; qu’il y a de la sueur. Il comprend ça, Deep Blue ? La risque c’est pas qu’une probabilité. Le risque c’est… » Il chercha le mot, qu’il ne trouva ni dans le chaud tapis sur lequel s’était allongé son fils ni dans les replis ventrus du canapé. Il soupira. « Prends pas exemple, Axel. J’exagère, tu sais. »

Axel restait méfiant. Il s’était fait punir, la semaine précédente, pour avoir parié, et perdu, ses cartes Dragon Ball toutes neuves au collège.

– « Mais qu’est-ce que tu y gagnes ? »

– « Ah, si je parie tout, je gagne tout ! Pas de demi-mesures. L’homme sans excès, c’est une fête sans champagne »

Par un coup audacieux, Kasparov venait d’emporter le fou blanc.

– « Ah-ah ! Bataille ! Ca, elle sait faire, hein, ta machine ? Je parie, je parie tout, toute ma mise sur le bonhomme ! Sinon, quel intérêt, hein ? »

Axel s’était retourné sur le tapis. Allongé sur le dos, il contemplait les moulures du plafond. Mais son père n’en avait pas fini :

– « C’est du vent, ton Deep Blue ! Du vent ! On croit que ça y est, c’est fini, on a recréé la machine à notre image. Les ingénieurs se prennent vraiment pour des dieux, de petits dieux arrogants et sûrs de leurs formules. Ils croient avoir créé l’intelligence ! Mais l’amour, la tendresse, le sacrifice, ça… Et l’honneur, hein, l’honneur ? »

– « Tu paries tout ça, papa ? »

– « Tout ça, et plus encore ! »

– « Plus ? Comme… » Axel eut envie d’ajouter « …comme mes cartes » pour faire sentir à son père l’injustice de sa punition de la semaine précédente, mais il n’osa pas. « …comme la maison ? » compléta-t-il sagement. Il est vrai qu’on peut parier bien plus qu’une maison, surtout si la dignité de l’homme est en jeu, mais Axel avait déjà des habitudes de propriétaire : pour lui, l’horizon s’arrêtait aux pentes de Montmartre, dans cet appartement au parfum d’anis et de fleur d’oranger.

M. de Banlieu grommela :

– « Mettez vos enfants en école privée, voilà le résultat. On joue la dignité de l’homme, ils demandent si on parie la maison. Oui, je te parie la maison ! Bien sûr ! Au moins ça donnera à ta mère une bonne raison de râler. De toute façon, que veux-tu qu’il me reste, si Kasparov perd ? Il ne me restera plus qu’à me faire anarchiste ! » L’idée séduisait beaucoup cet ancien conseiller juridique en manque de mélodrame, de café noir et de réunions de crise depuis son départ à la retraite. « C’est que j’en serais capable, je vous en fiche mon billet ! A quoi bon une maison, hein, la propriété, la morale et ce qui va avec, à quoi bon croire en Dieu si l’homme se fait battre par un tas de processeurs ? »

 

Il frappa le bras du canapé, en homme qui relève le défi.

 

– « Qui a inventé le feu, je te demande un peu ? La métaphysique ? Et le napalm, hé, c’est pas un ordinateur qui en aurait eu l’idée ! »

Tous les exemples d’humanité, toutes les œuvres, les découvertes, les héroïsmes, tous les dévouements et toutes les religions lui revinrent en même temps, toutes les fiertés de l’homme, ses barbaries, ses inspirations, Bergen-Belsen et Lady Di, Dresde, les Folies-Bergères, la neuvième symphonie, l’aspirine, Lascaux et Avicennes, Barbie Girl et les pyramides, les mini-jupes, la bombe nucléaire, la pornographie, Dreyfus, les joyaux de la Couronne et les polycarbonates, tout lui apparut pêle-mêle, dans un magma flamboyant. Très rouge, il s’étouffait sous le poids de la science, faisait une indigestion d’humanité, une apoplexie de culture.

– « Tes ancêtres, Axel ! La Bible, le Chablis, le Bottin, le Général ! s’exclama-t-il dans une éloquente gradation. Le progrès ! La civilisation…les…les lettres, et…on…on ne peut pas perdre tout ça ! »

– « Papa… »

– « Baudelaire ! hoqueta-t-il, l’A.E.F ! Les stock options ! Même Deep Blue, c’est l’homme qui l’a inventé ! C’est une question de dignité. De dignité, tonnerre ! »

 

Axel essuya la tempête paternelle, sans bien comprendre.

 

– « C’est tout bonnement un crime, voilà ce que c’est. L’ordinateur veut étouffer les aspirations légitimes de l’homme à se vautrer dans les pires erreurs. Ah, mais ça ne se passera pas comme ça ! Je ne suis pas une machine, moi, tu entends ? J’ai un droit inaliénable à me planter magistralement, à m’en fiche jusque là si c’est mon bon plaisir ! J’ai la liberté de me rouler dans la boue, c’est mon droit le plus strict, je peux plonger tête la première dans la lie de l’humanité, voilà ce que j’en dis. Je revendique Auschwitz ! »

 

Kasparov continuait de réfléchir, la tête entre les mains, sans se soucier de la révolution qu’il avait déclenchée à l’autre bout du globe, dans le salon parisien de M. de Banlieu.

– « J’ai droit à l’erreur ! C’est de la provocation. Je vais vous le dire, moi : je condamne Deep Blue pour crime contre l’humanité. Hein ! Le nazisme, c’est encore de l’humain, c’est même de l’humain vrai, de l’humain moche, sans le maquillage. Voilà. Votre machine, là, c’est pire, c’est de l’oppression ! C’est…c’est…c’est de la dictature ! »

 

Axel essayait de démêler ce que voulait son père.

– « T’énerve pas… »

M. de Banlieu se radoucit et sourit à son fils.

– « C’est pour toi que je m’énerve, Axel. Pour que tu connaisses un monde un peu…humain. Un monde où tu n’auras pas à te mesurer à des machines. Un monde sans process, un monde où tu aies le droit de te tromper, de faire n’importe quoi, d’être déraisonnable, d’être libre. Trompe-toi souvent, bats-toi toujours. Ta grand-mère m’avait dit que les de Banlieu descendaient du baron de Münchhausen, par ta grand-tante Honorine. Tu connais l’histoire du baron de Münchhausen ?  »

 

Kasparov transpirait à présent à grosses gouttes, sans soupçonner qu’il y eût une grand-tante Honorine ou qu’elle ait eu des rapports tendres avec les baronnies westphaliennes.

– « Un jour, le baron de Münchhausen s’était pris dans des sables mouvants. Plus il se débattait, plus il s’enfonçait. Il allait périr étouffé, il n’y avait déjà plus que ses cheveux qui dépassaient, quand il eut l’idée de se tirer lui-même vers le haut. Et c’est comme cela qu’il s’est sauvé. Tout l’homme est là : on doit se tirer soi-même vers le haut pour s’en sortir. » Il ébouriffa la tête d’Axel, satisfait de si bien contribuer à l’éducation de ses enfants. « Ah ! Attends un peu ! Garry va gagner, regarde ! Il maîtrise tout le centre du plateau. »

L’issue du match, on la connaît. Mais M. de Banlieu n’oublia pas son pari et tint parole : peut-être qu’au fond la loyauté était le seul refuge de l’humanité, battue sur le terrain de la force et sur celui de l’intelligence. Et c’est ainsi qu’Axel s’était trouvé, à treize ans, propriétaire d’un appartement avenue Trudaine.

 

 

LAURA SIBONY

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