Valparaiso, culture et tourismes : petites conquêtes entre amis

L’essor d’un tourisme de masse axé sur la culture et la bohême caractéristique du port de Valparaiso invite à s’interroger sur ses conséquences à long terme pour la ville : doit-on craindre de voir le dynamisme portuaire sombrer au profit d’une ville « carte postale » ?

 

Valparaiso a conquis toutes les âmes qui l’ont traversée : Pablo Neruda, Sting… ou encore Constance, blogueuse pour le site easyvoyage.com. Être conquis, c’est ici être séduit, comme de nombreux touristes, qui eux investissent en retour les lieux. Tomber sous le charme de cette ville côtière chilienne n’est en effet pas un délice réservé aux gros portefeuilles : on trouve des vols aller-retour en classe économique depuis la France dès 600 euros (avec escale et en s’y prenant à l’avance) et 140 euros peuvent satisfaire les plus petites exigences pour y séjourner une semaine. L’entrée du centre historique au Patrimoine mondial de l’Humanité de l’UNESCO en 2003 a d’ailleurs permis d’exploiter à son maximum le potentiel touristique de la ville : en 2016 avec près de trois millions de nuitées enregistrées, la région de Valparaiso est le premier contributeur de l’essor touristique national (+ 20 % en 2015) d’après l’Institut National des Statistiques du Chili (INE).

Or le tourisme est un processus de conquête à double-sens : si Valparaiso conquiert le coeur d’un nombre croissant de touristes chaque année, le tourisme en tant que phénomène structurel ne serait-il pas en train de conquérir la ville ?

L’histoire de la ville portuaire est marquée par des flux de migrations induits par son activité commerciale. Par exemple, les premiers corps de pompiers de la ville furent Anglais puis Allemands. L’architecture coloniale et le style néo-victorien importés depuis la Grande Bretagne font le charme du centre historique, « Les rues elles-même portent le nom de “Francia”, “Alemania”, “Argentina”, “Uruguay”, “España” », conte Jean-Paul, jeune chilien qui possède une entreprise de construction. Les « vrais » porteños (les habitants du port) descendent de ces immigrations massives. La Joya del Pacifico reste encore aujourd’hui une ville où s’expatrient de nombreux européens tout en demeurant une cité de passage, que ce soit pour des étudiants en échange (intercambio) la plupart du temps européens et nord-américains ; ou bien des voyageurs (mochileros) plutôt latino-américains, en provenance majoritairement d’Argentine, du Brésil et d’Uruguay.

Alors comment expliquer ce sentiment étrange de ne pas être dans la même ville lorsque l’on se balade dans les cerros (quartiers) touristiques Alegre et Concepcion (ceux qui valent à la ville son attribution au Patrimoine mondial de l’UNESCO ndlr.) ? On y entend autant parler français ou anglais que chilien, des établissements hôteliers luxueux se dressent aux côtés de galeries d’art tenues par des artistes californiens et de restaurants internationaux tels que « Le Filou de Montpellier ». Les prix s’envolent et la bière coûte aussi cher que dans le centre d’Amsterdam (7 euros la pinte en moyenne contre 3 euros le litre au Liberty, bar populaire du quartier du port), dans des bars dont l’atmosphère rappelle celle des cafés parisiens. Voilà une inquiétante familiarité qui permet de cerner le noeud du problème : c’est l’identité culturelle de Valparaiso que menace le tourisme en y imposant ses normes standardisées. Mais dans quelle mesure ? En dehors de ces quartiers patrimonialisés, le tableau reste authentique et la fréquentation touristique, certes moindre, n’est pourtant pas en berne.

Premièrement, les enjeux de la patrimonialisation renvoient aux sources de revenu de la ville. Si le tourisme a permis au port de prendre un essor économique nouveau après la dépression occasionnée par l’ouverture du canal de Panama en 1914 et la fréquentation déclinante des navires de commerce, l’aide internationale apportée par l’UNESCO supplante aujourd’hui les revenus liés au port, privatisé au début des années 2000. Ce qui signifie que l’UNESCO possède un droit de regard très important sur les investissements de la ville. En décembre dernier, un projet de centre commercial a dû être abandonné car l’institution internationale a menacé d’ôter à la ville son titre, et par là ses financements. Le projet, « Parque de mar Puerto Baron », entendait faire d’un immense terrain vague inutilisé un espace public contenant parc, espaces verts, installations culturelles et sportives, protections anti-tsunami et centre commercial. Ce chantier présentait un réel espoir de développement économique et social d’une zone pauvre de la ville, avait été approuvé par consultation citoyenne et avait le soutien de la mairie. Il fut pourtant déclaré « rupture du paysage urbain » par un rapport de l’UNESCO qu’avait demandé l’État chilien qui craignait de voir ainsi entaché une de ses principales vitrines touristiques. Le plaisir des yeux de touristes en mal de bohème doit-il l’emporter sur les demandes locales de développement ?

À ces considérations matérielles s’ajoute la problématique de l’« identité culturelle ». Source d’un « grand malentendu » comme le titrait le linguiste Patrick Charaudeau lors du Congrès de l’Amérique latine et des Caraïbes de Rio en 2004, il renvoie souvent à tort à une sorte d’essence pure et figée d’une société. Or la culture sur laquelle repose l’identité culturelle, dans sa définition anthropologique, est un ensemble non seulement hétérogène mais aussi dynamique. Menacer une identité culturelle, c’est donc en réalité entraver son renouvellement. Et paradoxalement, la volonté de l’UNESCO de protéger une identité culturelle peut alors mener à sa perte. Valparaiso, éternelle source d’inspiration pour les artistes, montre des symptômes d’une telle essentialisation de la culture. Pour le clip vidéo de leur chanson El Dulce de Leche, les français du groupe Tryo ont tourné dans les rues pittoresques du puerto principal, avant de donner un concert exclusif… à Santiago, et d’y rencontrer les étudiants de la prestigieuse Universidad de Chile, au cours de conférences restées dans la mémoire de Cristian, alias A314C, aujourd’hui graffeur reconnu de la capitale, et alors étudiant en Art à la « U de Chile ». « On avait bien discuté, et franchement ils [les musiciens de Tryo] m’ont inspiré. Je leur dois quelque chose ». Avec le financement étatique des seuls projets qui rapportent, ce phénomène participe cependant d’une mercantilisation de la culture. L’UNESCO et l’Etat chilien contribuent donc à la conquête de la ville par le tourisme : en créant de facto un quartier carte postale aux airs de Disneyland d’une part, et en subordonnant les grands travaux ainsi que l’aide au développement culturel à la protection d’une identité culturelle figée d’autre part.

Or, Jorge Sharp, élu à la mairie de Valparaiso en 2016, tient à contrebalancer ces dynamiques. Son projet de « mairie citoyenne » (alcaldía ciudadana) entend faire de la mairie un axe de transmission des décisions plus qu’une instance discrétionnaire en soi. Cela afin de donner les rênes de la ville aux comités citoyens qui forment le conseil municipal. La conséquence principale de cette gestion innovante sur le développement culturel de la ville est qu’elle favorise l’essor d’une culture under qui permet le renouvellement incessant de la culture à Valparaiso. Et c’est justement dans ce renouvellement et cette culture under que réside l’identité culturelle de la ville, et ce sans compromettre le tourisme, puisque Valparaiso a ceci de particulier qu’elle attire par son aura des touristes aux profils sociologiques certes variés, mais qui possèdent en commun le goût de l’under. Les fonds de la ville sont en effet distribués à des projets de quartiers qui accompagnent le bouillonnement culturel de la ville à l’instar du Parque de las Artes Violeta Parra dans le quartier populaire de Playa Ancha. La culture hors les murs se mesure ici tant en quantité qu’en qualité, et c’est bien à Valparaiso que des DJ’s émergents participent à inventer la techno de demain. C’est ici aussi que les concerts de reggae, de ska ou d’afrobeat sont légions dans les bars et caves enfumées du port. Et c’est toujours à Valparaiso que les jeunes graffeurs s’exercent sur des murs qui changent constamment de peau. Un résultat gagnant-gagnant, en attendant peut-être une autre vague de patrimonialisation ? Si l’on change « techno » par « cueca » et « graveurs » par « peintres », le tableau ressemble au Valpo colonial aujourd’hui exposé au quartier historique…

Loïc Guérineau

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