Une conquête épidémique

 

par ÉMILE HEYNEMANN

 

Au XVème siècle, après la « Reconquête » de leur territoire, les Espagnols se lancent à l’assaut du monde. Au cœur de ses découvertes européennes se manifestent une maladie épidémique, la syphilis, et son remède, le gaïac, moteurs complémentaires du processus de colonisation du « Nouveau Monde ».

 

En 1494, des soldats espagnols arrivent à Naples, peu de temps après être revenus d’une terre nouvelle : les Amériques. Ces fantassins sont là en campagne pour Charles VIII, le roi de France. Aux portes de la ville s’entassent mendiants, marchands, brigadiers et prostitués. Les soldats profitent d’un regard, d’un échange, d’un excès d’ivresse et d’une solde pour établir en quelques minutes un rendez-vous avec ces dernières. De cet échange quotidien si simple se transmet le morbus Gallicus ou le « mal français », une bactérie aux formes chaotiques qui envahit Naples à une vitesse épidémique. En Europe, c’est l’apparition d’un nom qui ne fut que hantise : la syphilis.

 

Deux ans auparavant, deux caravelles et une caraque, embarquant quatre-vingt-dix membres d’équipage, débarquent fortuitement sur des îles que l’on nomme aujourd’hui les Antilles. Dans son journal, le chef de l’expédition note avoir aperçu des habitants dont il fait une première description : « Ils feraient d’excellents domestiques. […] Avec seulement cinquante hommes, nous pourrions les soumettre tous et leur faire faire tout ce que nous voulons. » Et quelques semaines plus tard, le 16 décembre, il note, à l’intention de la Reine d’Espagne : « Que vos Altesses veuillent croire que les terres sont bonnes et fertiles. […] Il suffit de s’y établir. […] Les Indiens sont propres à être commandés et à ce qu’on les fasse travailler, semer et mener tous autres travaux dont on aurait besoin, à ce qu’on leur fasse bâtir des villes. » Il n’a pu rapporter de l’or et des épices : il rapporte donc une terre à reconstruire.

Face à l’épidémie émerge un remède bien particulier

 Dans son journal, Christophe Colomb note le 12 décembre avoir envoyé trois hommes de son équipage dans les forêts afin d’observer les arbres et les plantes aux alentours. Les hommes ne revinrent réellement que le matin, après avoir effrayé quelques natifs et capturé une femme. Les hypothèses historiques tendent vers l’idée d’un viol, supposé comme première transmission européenne de la syphilis, bien que le consensus ne soit pas encore établi. Ce sont ces mêmes membres d’équipage espagnols qui furent engagés pour la campagne napolitaine de Charles VIII.

 

À mesure que la syphilis se propage, un remède devient nécessaire. L’épidémie de Naples, qui s’étend dans toute l’Europe perdure jusqu’en 1496, sans que la maladie soit pour autant éradiquée. Elle est finalement interrompue après la découverte d’un remède empreint d’une idéologie médicale issu du galénisme, aussi connue sous le nom de « théorie des humeurs ». Ce remède, c’est le gaïac, un arbre dense, solide, lourd, dur, découvert… en Amérique.

 

Le gaïac a longtemps été utilisé par les populations natives des Amériques comme un remède contre la syphilis. En décoction, il permet de prévenir les premiers stades de la maladie, voire de la guérir complètement si l’absorption est immédiate. Cet arbre se trouve à l’état sauvage dans les Antilles où débarquent Christophe Colomb et son équipage. Cependant, aucun d’entre eux n’a la connaissance de son existence ou de ses fonctions médicales. C’est par l’observation des rituels et savoir-faire des populations que le gaïac est utilisé a fortiori. Ces populations récupéraient le gaïac à l’état sauvage grâce à des techniques liées probablement à une gestion rationnelle et pérenne des forêts. Ces techniques ne sont pas perpétuées de nos jours en raison de l’éradication progressive des populations et de leurs modes de vie.

 

La découverte des propriétés curatives du gaïac fut mise à profit. Alors que la syphilis commençait à gagner du terrain en Europe, les Espagnols, et également les marchands italiens, firent leur retour aux Amériques afin de commencer l’un des plus grands dépouillements de terre de l’histoire de l’humanité. Ces espaces, qui n’ont aucun statut de propriété, deviennent des terres de culture et d’exploitation agricole. Et parmi ces cultures, celle du gaïac.

 

Ce dernier est un prétexte de colonisation, d’acculturation des Amériques, pour contrer une forme d’imprudence de la part des colons espagnols, tandis que la syphilis est le retour de flamme d’hommes venus s’approprier une terre qui leur est étrangère, au mépris des populations qui y vivent. L’importation en Europe de cet organisme unicellulaire a eu des conséquences considérables. La syphilis a entraîné la multiplication des hospices, des réglementations autour de la prostitution, la crainte des «gens de bien» face à leur mœurs, allant jusqu’à un bouleversement culturel de l’hygiène sexuelle.

 

De l’autre côté de l’océan, la colonisation du gaïac eut d’autres conséquences. L’arbre est utilisé pour ses propriétés médicales, mais aussi pour la construction, en raison de sa densité importante. Deux conséquences s’ensuivent : la disparition progressive de l’arbre à l’état sauvage et sa privation aux populations locales. De fait, la syphilis, autrefois maîtrisée par les sciences et savoirs des natifs, devient également un fléau pour eux. L’utilisation de cet « arbre de vie » en décoction en Europe pour soigner la maladie sexuelle n’est réservée qu’aux riches Européens, en raison du prix élevé pour l’importation du bois des Amériques et de sa préparation. Les pauvres se satisfont du mercure, les Natifs du vol.

Syphilis et gaïac sont inscrits dans le processus de colonisation.

 Le gaïac et la syphilis ont donc une histoire commune : celle de la colonisation des Amériques. La culture organisée du gaïac, c’est la terraformation d’un sol colonisé en vue des désirs et besoins des colons, indépendamment de la préservation du territoire et de la survie des populations natives. C’est l’utilisation de savoirs locaux répondant à un mal exporté.

 

Cet exemple de relations entre l’Europe, sujette à la maladie, et les Amériques, où pousse son remède, est conséquent d’une culture générale de conquête des territoires. Aujourd’hui rare à l’état sauvage, le gaïac fut remplacé par des techniques plus modernes. D’abord le mercure, et surtout la pénicilline, qui rendit la maladie bénigne quatre siècles plus tard…La syphilis et le gaïac ne sont pas les seuls facteurs de la colonisation des Amériques, loin de là. Ce sont deux organismes, deux phénomènes pris dans un processus plus large d’appropriation d’un monde inconnu.

 

ÉMILE HEYNEMANN

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