Quand l’OTAN perd le Nord

par ALEXANDRE DELANGLE

 

Alors que le gouvernement suédois sollicite l’assistance de l’OTAN pour finir de maîtriser des feux de forêt d’une violence historique, Stockholm soulève une question de plus en plus discutée depuis la guerre en Ukraine : l’intégration de la Finlande et de la Suède, les derniers pays arctiques à ne pas avoir rejoint l’alliance transatlantique. Autrefois exemplaire dans sa diplomatie de la neutralité, le nord-est européen prend conscience que son incorporation symboliserait un pivot américain vers une région arctique délaissée. Le temps est-il venu pour les États-Unis et leurs alliés de retrouver leur puissance polaire ?

        Le 4 avril 2019, l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) célébrera son 70e anniversaire et rappellera qu’aucune autre alliance militaire n’aura été aussi puissante, soudée et endurante. Mais un paradoxe apparaît pour qui voudrait faire un bilan de l’engagement de l’Alliance au nord de l’Atlantique. Certes, parmi les huit pays arctiques, cinq alliés se distinguent : les États-Unis (Alaska), le Canada, le Danemark (Groenland), l’Islande et la Norvège ; ne laissant de côté que la Suède, la Finlande, et la Russie. Pourtant, aucune stratégie arctique commune n’a encore vu le jour. À la place, chaque gouvernement publie sa propre feuille de route. Pire, le Strategic Concept adopté par les alliés au sommet de Lisbonne en novembre 2010 pour fixer les priorités de la décennie, n’accorde aucune attention à la région du pôle Nord. Le sommet historique tenu en juillet 2016 dans la capitale polonaise sur les cendres du Pacte de Varsovie, et le dernier sommet organisé à Bruxelles en juillet 2018 ne font pas exception. L’adhésion d’une moitié de la région arctique à l’Alliance tranche radicalement avec l’échec de l’OTAN à y mobiliser ses membres.

        La situation est d’autant plus pressante pour les stratèges atlantistes que la Russie s’affiche en première puissance arctique, et concentre les deux tiers de ses forces maritimes au sein de la Flotte du nord. Les ouvertures et réouvertures de bases militaires russes ont de nouveau attiré les regards vers une région riche en hydrocarbures, en ressources minières, mais aussi valorisée pour ses stocks de poissons, ses parcours touristiques, et bien sûr, sa route commerciale du Nord-est, reliant l’Europe à l’Asie. Progressivement, les présences polaires se multiplient au gré du changement climatique et d’une nouvelle maîtrise gouvernementale. D’ici 2025, Moscou envisage de câbler 13 000 km de côtes avec de la fibre optique, entre la péninsule de Kola et Vladivostok. Dans sa conquête, le Kremlin sait qu’une puissance se définit par un espace maîtrisé et une population connectée. Pour défendre ses traités de libre-échange transpacifiques et transatlantiques, le président Obama déclarait que « si [les Etats-Unis] ne fix[aient] pas les règles du commerce mondial, la Chine le fera[it] ». En l’occurrence, le refus de l’internationalisation des passages maritimes polaires est explicite, et la Russie entend bien être la seule responsable de cette future artère commerciale et énergétique. Dans ces conditions, l’Alliance atlantique ne peut que renforcer sa présence au niveau du débouché norvégien de ce nouveau flux maritime. L’intégration de la Suède et de la Finlande serait alors un symbole fort de mobilisation et de retour américain, au moment où l’Islande est partenaire d’un traité de libre-échange avec la Chine, et que le Groenland à l’indépendantisme hésitant ne sait s’il doit se tourner vers l’Amérique protectrice ou la Chine ambitieuse.

Le lieu le plus stratégique de la planète

        Dès lors, comment comprendre un tel manque de mobilisation atlantiste alors que la Chine sillonne l’Arctique depuis les années 1990 et que la Russie renoue avec sa tradition polaire depuis que le parlementaire Arthur Tchilingarov a planté un drapeau russe sur le fond océanique du Pôle nord en 2007 ? L’Alliance a revu ses cartes depuis la crise ukrainienne : dès juin 2014, son déploiement auprès des États baltes et polonais est essentiel pour rassurer ses alliés. Affairée à l’est autour de la Mer noire, au sud avec les guerres syrienne et libyenne, préoccupée par la hausse démographique africaine, l’OTAN voit arriver la perspective d’une prise en tenaille par le nord, mais ne peut que la faire passer au second plan au vu de l’enchaînement des crises.

« Les Etats-Unis sont, bien entendu, une nation arctique » déclarait Barack Obama en août 2015 à Anchorage pour le Glacier Summit. Par cette phrase, le tout premier président américain à franchir le cercle arctique cherchait à légitimer la présidence américaine du Conseil de l’Arctique (2015-2017) et à revenir sur la relation qu’a pu entretenir l’État fédéral avec la lointaine Alaska, parfois considérée comme une colonie dans les hautes sphères de Washington. « Je crois que dans le futur, qui tiendra l’Alaska tiendra le monde. Je pense qu’il s’agit du lieu le plus stratégique de la planète » prophétisait en vain le général William Mitchell en 1935 devant un Congrès sceptique. Par ailleurs, le film de propagande Action in the North Atlantic (1943) inscrit dans l’histoire culturelle américaine ces lignes de ravitaillement états-uniennes mises en place jusqu’au port de Mourmansk pour soutenir l’effort de guerre soviétique contre l’offensive nazie. C’est à travers ce type d’opération que l’importance stratégique du Danemark, de l’Islande et de la Norvège furent remarquées, au point que ces nations devinrent des membres fondateurs de l’OTAN.

        Inconsciemment, les États-Unis sont bien une puissance arctique par leur engagement historique : le détroit de Béring fut un véritable « rideau de glace » entre deux mondes, et le pouvoir américain s’investit pleinement dans la surveillance polaire, notamment en 1984, quand le président Reagan ouvrit la US Arctic Research Commission. Or depuis la fin du monde bipolaire, le déploiement américain en Arctique s’est essoufflé. Auparavant concentré sur le renseignement militaire et nucléaire, il n’a pas su assurer sa transition vers l’espionnage industriel d’aujourd’hui, à savoir la découverte de ressources et la surveillance des méthodes d’extraction. Les États-Unis n’ont été que spectateurs de la conversion stratégique du gouvernement russe, dans la prospection des ressources mais aussi dans la transition d’une défense aérienne globale à une défense maritime et humaine de points stratégiques.

Quelle limite à l’expansion de l’OTAN ?

        Le pôle Nord serait-il donc la limite à l’expansion de l’OTAN malgré le récent réveil des États-Unis et de leurs alliés ? Si la progression de l’Alliance dans les Balkans semble assurée auprès du Monténégro ou de la République de Macédoine du Nord, la Suède et la Finlande posent la question de la réaction russe. Le phénomène n’est pas nouveau, dès le mois de juin 2009, l’exercice Loyal Arrow réunissait une dizaine d’alliés, Finlande incluse, sur le territoire suédois pour organiser le plus grand entraînement de forces aériennes que le pays ait connu. Au sommet OTAN de  Newport en 2014, les deux pays ont rejoint le Enhanced Opportunities Partners program pour une période de trois ans. Encore en mai 2016, le sommet nordique de Washington réunissait des officiels norvégiens, islandais, danois, suédois et finlandais autour du thème de la défense contre la Russie. En juillet 2018, le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgu, prévenait que la Russie n’avait pas d’autre choix que de réagir à l’accord passé entre la Suède, la Finlande et l’OTAN, qui accorderait un libre accès aux forces aériennes et navales de l’Alliance. Une déclaration corrigée par son homologue suédois, Peter Hultqvist, affirmant qu’une permission spéciale devait toujours être accordée pour entrer sur le territoire. Néanmoins, les annonces de réaction russe ne sont pas à prendre à la légère, comme l’a prouvé l’intervention du Premier ministre Poutine au sommet de l’OTAN de Bucarest en avril 2008 signalant que son gouvernement ne pouvait laisser l’Ukraine rejoindre le traité de l’Atlantique nord. Or face à cet élan intégrateur, une dissension interne à l’Alliance ralentit, sinon empêche, une mobilisation générale : la doctrine canadienne. Lors de la 3e Conférence des Nations Unies sur le Droit de la Mer de 1973, le Canada demanda à ce que soit inséré l’article 234 permettant à l’Etat côtier d’une mer recouverte de glace d’appliquer des mesures pour maîtriser la pollution marine par les navires, et donc mieux contrôler les transits. Dès 1982, Russie et Canada employèrent cette règle pour étendre leurs eaux territoriales, contre l’avis des Etats-Unis, premiers garants d’une Convention sur le Droit de la Mer qu’ils n’ont jamais ratifiée. Le naufrage de trois tankers pétroliers en 2010 dans ce qu’il considère être ses mers intérieures, fait que le Canada partage toujours la même vision que la Russie, soit un grand Nord qui relèverait strictement des souverainetés nationales. Par conséquent, aussi bien les gouvernements conservateurs que libéraux d’Ottawa rejettent l’idée d’une mission atlantiste sur leur territoire, car l’Alliance est clairement perçue comme le cheval de Troie des États non-arctiques.

 

Malgré des litiges territoriaux avec le voisin états-unien en mer de Beaufort, et danois sur l’île de Hans, la défense canadienne participe à des exercices militaires communs, mais de manière bilatérale. Par exemple, une haute coopération militaire se tient entre les deux nations nord-américaines à travers le North American Defense Command de 1958, focalisé sur la surveillance aérienne. Le Pentagone peut alors dépasser les blocages internes de l’OTAN par ses liens bilatéraux avec les nations arctiques. L’Islande, un pays démilitarisé dont la protection est assurée par Washington depuis 1951, symbolise le nouvel intérêt américain pour la région. Alors que les forces états-uniennes avaient quitté l’île en 2007, ces dernières préparent leur retour. En 2016, la base de Keflavik fut rouverte pour accueillir un P-8 Poseidon, un avion spécialisé dans la lutte anti-sous-marine. De plus, à partir de l’ex-European Reassurance Initiative (promulgué après la crise ukrainienne), est née une European Deterence Initiative, soit une réunion de fonds additionnels au budget de la défense américain pour soutenir les alliés européens par une présence militaire accrue. Le 12 décembre 2017, Donald Trump signait un budget de la défense autorisant le Secrétaire de l’US Air Force à acheter des terrains en dehors des États-Unis pour y construire des infrastructures : 214 millions de dollars furent débloqués pour l’Islande, la Norvège et l’Europe de l’Est, dont 14 millions pour moderniser la base islandaise de Keflavik. Pour le moment, il n’est pas prévu que des soldats y demeurent de manière permanente, mais que ces nouvelles bases servent de hub rotatifs, où sera entreposé du matériel de guerre furtive à réaction rapide. De cette manière, le Pentagone assure son retour dans une zone stratégique, le GIUK gap, soit le passage entre le Groenland, l’Islande et le Royaume-Uni, espace de surveillance de toute sortie ou activité russe.

L’Arctique, entre heartland et rimland

        Les difficultés de l’OTAN à se projeter en Arctique font qu’elle ne peut que suivre l’évolution de la situation sans jamais réellement se positionner comme pionnière. Après avoir acheté l’Alaska à l’empire russe en 1867, le Secrétaire d’Etat William Seward voulut également que son pays s’approprie le Groenland et l’Islande auprès de la couronne danoise. Partisan d’une Amérique qui assumerait un rôle de puissance mondiale, Seward était persuadé que cet expansionnisme assurerait la mise en place du libre-échange sur les océans Pacifique et Atlantique. Pour le géographe britannique Mackinder, le contrôle du heartland, soit la jonction de l’Europe de l’Est et de la Russie actuelle, accorderait un règne incontestable sur l’Île Monde (Afrique, Europe, Asie), et de fait sur les îles périphériques (Royaume-Uni, Japon, Amériques). Pour l’universitaire américain Spykman en revanche, relevant la faiblesse économique du heartland, la maîtrise du rimland (Europe de l’Ouest, Moyen-orient, Asie de l’est) permettrait d’empêcher l’apparition d’une puissance continentale majeure ainsi que de contrôler les axes maritimes. Invoquer ces anciennes théories, encore suivies de nos jours, laisse une question en suspens : l’Arctique est-il enfin considéré comme une part intégrante du rimland ?

 

ALEXANDRE DELANGLE

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