Nouvelle aire, nouvelle ère : l’Occident au-delà du matérialisme ?

Au début du troisième millénaire, l’humanité vit dans une boîte à chaussures. Si les derniers siècles de notre Histoire ont été marqués par l’exploration et la colonisation de nouveaux territoires, les humains se trouvent désormais confinés au sein d’un monde dont ils ont presque entièrement foulé, scruté et exploré la surface. L’irréductible esprit d’expansion de certains, qui leur fait envisager la colonisation des océans et de l’espace, souligne l’ironie de notre Histoire : les ultimes terra nullius, c’est-à-dire les espaces encore vierges et susceptibles d’être colonisés, ne se situent plus sur la terre ferme, mais sur mer ou dans l’espace. Le Traité de l’Espace signé en 1967, élaboré en pleine Guerre Froide, témoigne de la volonté de préserver un équilibre entre puissances spatiales contre l’exercice d’un droit exclusif tel que celui de propriété. La violation de ce traité par des pays comme les États-Unis en 2015 avec le fameux SpaceAct ou le Luxembourg en 2017 est d’ailleurs révélatrice de l’ampleur des enjeux liés à l’exploitation de ces ressources stellaires. Les sociétés humaines entrent de fait dans une ère inédite où les surfaces terrestres et leurs ressources, sources primaires de leur développement, se raréfient, allant jusqu’à l’accaparement de celles-ci dans certaines régions du monde, c’est-à-dire d’importants achats de surface agricole par des capitaux étrangers dans des pays en développement. Le continent africain abrite sans doute les exemples les plus  frappants de cette pratique avec des taux d’accaparement qui représentent parfois plus de la moitié des terres cultivables comme au Libéria.

 

La convoitise des terres agricoles se retrouve aussi en France, où à un degré moindre, on observe sur les vingt dernières années une nette augmentation du volume et des prix des transactions sur les fonds agricoles. Les données publiées par le ministère de l’Agriculture et les Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (SAFER) en 2016 font état d’une augmentation des prix du foncier rural de presque 40 % pour les prés et champs loués, plus de 50 % pour les terrains libres. Cette demande répond à des stratégies concurrentes qui concernent notamment la destination des terrains acquis, c’est-à-dire la nature de leur affectation, agricole ou urbaine par exemple. Si la concentration de la propriété foncière due à l’implantation d’exploitations industrialisées est un fait bien connu, le phénomène de périurbanisation est également responsable de ces transferts de propriété. Après la fin de l’exode rural dans les années soixante-dix et l’accroissement de la population urbaine, l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) note l’installation de populations sociologiquement urbaines en milieu rural dans la zone d’influence des agglomérations, empiétant progressivement sur les campagnes. La ruée vers la propriété foncière a cependant pour conséquence une réduction de l’accès à la propriété des acteurs les plus faibles économiquement. Dans leur rapport annuel de 2018, les SAFER soulignent ainsi le recul croissant de la part des achats réalisés par des fermiers et la montée en force des formes sociétaires.

 

Ces transferts de propriété semblent injustes quand ils s’opèrent au détriment de ceux qui exploitent la terre de manière durable. La limitation des ressources terrestres doit interroger sur le modèle économique à faire prévaloir, l’expansion infinie des besoins humains dans un espace fini rendant impossible la cohabitation pacifique de plusieurs modèles de développement. Cette incompatibilité a d’ailleurs déjà donné lieu en France à plusieurs mouvements de protestation contre des projets d’aménagements territoriaux menaçant des activités rurales traditionnelles. Dans les années soixante-dix, l’opposition au projet d’extension du camp militaire du Larzac sur le plateau éponyme avait suscité une vive mobilisation, non seulement d’exploitants locaux mais aussi de militants altermondialistes. Depuis, le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes est venu confirmer l’immixtion d’activistes extraterritoriaux dans la contestation de projets d’aménagement locaux. Dans ces deux cas, les mobilisations ont aussi donné lieu à l’établissement de communautés fondées sur des modes de vie alternatifs, traduisant une politisation accrue des enjeux relatifs à l’aménagement du territoire. Comme le note Proudhon dans son essai La Guerre et la Paix (1861), la naissance d’un conflit est liée à la fois à la disponibilité de ressources et à leur degré d’importance dans le développement ou la survie d’une société. Dans les temps archaïques, ces conflits se jouaient justement autour de la possession des meilleures pâtures, des meilleurs champs ou d’un accès à l’eau. Dans un monde fini, la liberté née de l’autosuffisance est menacée par la possibilité d’une propriété débridée, extensible à l’infini et ignorante de ses retombées sociales et environnementales. Ceci explique la remise en question d’une conception classique de la propriété par certains groupes d’activistes, notamment présents à Notre-Dame-des-Landes au sein des Zones A Défendre (ZAD). Cette approche classique de la propriété fait de l’achat la seule condition d’accès aux prérogatives propres à ce droit, notamment l’usage du bien (usus) et son exploitation (fructus), indépendamment de la manière dont ces droits s’exercent concrètement. Une telle propriété est donc théoriquement illimitée à l’inverse d’autres formes juridiques comme la possession, plus proche de l’action des militants et d’inspiration anarchiste. La possession correspond à la véritable maîtrise d’un bien, une propriété de fait qui préfèrerait un droit qui s’acquerrait par l’usage (ce qu’on appelle en droit l’usucapion) à un usage qui s’acquerrait par le droit. Conditionnés par un usage direct et physique, les possessions d’une personne seraient donc limitées.

 

La prospérité économique de l’Après-Guerre dans les pays industrialisés avait conduit des sociologues tels qu’Inglehart à prophétiser l’essor de conflits post-matérialistes dans le monde occidental, c’est-à-dire des conflits tournés vers l’acquisition ou la défense de droits non économiques ou non physiques, par exemple la liberté d’expression, la protection de la vie privée, la reconnaissance des identités sexuelles et de genre ou la visibilité des minorités, instaurant ainsi un hiatus politique et culturel entre pays développés et en développement. Les conflits suscités par la raréfaction relative des terres constituent cependant une preuve que les enjeux matérialistes dans les pays développés sont loin de perdre du terrain.

Pierre Kerzerho

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