La francophonie au Québec, entre reconquête et nationalisme

Les Québécois, peuple conquis ou conquérant ? Depuis la colonisation, leur identité n’a cessé de se construire autour de luttes d’influences. C’est pourtant de ce choc constant de cultures qu’a émergé un peuple qui a su, comme nulle part ailleurs, conserver sa particularité et son unité.

L’histoire du Québec peut être abordée par le prisme des conquêtes, voire de la reconquête : la province canadienne est en effet l’épicentre d’une lutte en vue de la sauvegarde d’une identité culturelle particulière, cristallisée en grande partie autour de la francophonie. Première conquête lors de la colonisation : deux expéditions vers le Nouveau Monde (en 1534 et 1535) permettent à Jacques Cartier, envoyé par la Couronne française, de fonder une colonie qui pose les bases de ce qui constitue actuellement la province du Québec. Lors de la Guerre de Sept Ans, les Anglais enchaînent les victoires au Québec, mettant fin à la présence française au sein de la colonie. A l’occasion de la signature du Traité de Paris le 10 Février 1763, le Roi Louis XV cède l’ensemble des colonies françaises en Amérique du Nord. S’ensuivent plus de trois siècles au cours desquels le peuple québécois acquiert une « identité de colonisés ». Un programme d’assimilation culturelle impitoyable est mis en place par l’Angleterre : la langue anglo-saxonne est imposée comme seule langue officielle, l’Église catholique est brimée par l’anglicanisme, et tout au long du XIXe siècle les anglophones luttent (souvent violemment) contre l’affirmation des francophones avec le soutien des institutions. Les francophones acquièrent un statut d’opprimés qui, par nécessité, leur confère une volonté de lutter pour pouvoir survivre. Au sein de leur propre province, les Québécois sont dominés par des anglophones plus riches, plus influents, si bien que l’expression « nègre blanc » apparaît pour désigner ces colons colonisés. Cependant, en 1867 avec la naissance du Dominion canadien (statut qui lui donne une certaine indépendance au sein de l’Empire britannique), dont le territoire est séparé en quatre provinces (dont le Québec), les Québécois peuvent commencer à organiser par eux-mêmes leur vie, affirmation qui ira croissante jusqu’au milieu du XXe siècle.

 

Le Québec, dont le statut de province canadienne lui confère une certaine indépendance, mais qui doit composer avec un gouvernement fédéral qui entend promouvoir unité et unicité, a dès l’origine cherché à prendre en main son autonomie. Durant la Révolution Tranquille de 1959 à 1966, dont la figure principale fut le premier ministre du Québec Jean Lesage, la Belle Province voit progressivement changer son statut de « province arriérée » par rapport au reste du pays. Un changement d’autant plus fondamental que les réformes se font « à la québécoise », c’est-à-dire qu’elles permettent l’affirmation du particularisme francophone par rapport à la domination anglophone. L’hydroélectricité est nationalisée, et non plus unilatéralement contrôlée par des industriels anglophones. Bref, une période où le Québec illustre sa différence aussi sur le plan politique.

 

On ne peut comprendre la suite du développement politique du Québec sans étudier deux partis quelque peu antagonistes mais ayant eu un rôle égal dans la définition de ce qu’est la souveraineté québécoise aujourd’hui. En premier lieu, le Parti Libéral québécois, le plus ancien de la province, plutôt fédéraliste, qui reste indépendant du parti libéral canadien, mais, dans une certaine mesure, reste soumis à ce dernier, longtemps représenté par Pierre-Elliott Trudeau. Le père de Justin, l’actuel Premier ministre canadien, est une figure qui divise beaucoup, à tel point qu’il est vu par de nombreux québécois comme une sorte de traître. Élu à la tête du Canada en avril 1968, né au Québec, il fait pourtant partie d’une élite politique bilingue qui voit en l’union actuelle des anglophones et des francophones le seul avenir du Canada. Une grande partie de son mandat est donc caractérisée par une lutte acharnée contre l’indépendantisme grandissant. Le mandat de Trudeau est marqué par la Crise d’Octobre (1970) : des membres du Front de Libération du Québec (FLQ), un groupe terroriste indépendantiste, prend en otage un diplomate britannique et le ministre du Travail du Québec, Jean Laporte. Ce dernier décède pendant sa détention. Soutenu par Bourassa et le maire de Montréal, Pierre-Elliott Trudeau proclame la Loi sur les Mesures de guerre. L’armée prend le contrôle de la Belle Province, perquisitions et rafles s’ensuivent. Beaucoup voient en ces mesures un acte de dictature, réduisant à néant la souveraineté québécoise. Ces événements sont donc fondamentaux dans l’émergence du principal parti indépendantiste Québécois : Le Parti Québécois (PQ).

 

Sans jamais parvenir à accomplir leur idéal, les acteurs du PQ ont beaucoup œuvré pour l’affirmation de l’identité de leur province. Fondé en 1968 par un ancien ministre libéral sous Lesage, René Lévesque, le Parti Québécois se place directement en opposition par rapport aux libéraux. Lévesque est élu Premier ministre du Québec avec son parti en 1976. Le nouveau chef de la Province ne cache pas son désir d’aller au plus vite vers l’indépendance. Sa première mesure phare est l’adoption de la Charte de la Langue française, ou loi 101, votée le 26 août 1977. Celle-ci impose le français à l’ensemble de l’espace public québécois (commerces, publicité, enseignement, etc.). S’en suit le projet phare des péquistes : le référendum pour la souveraineté du 20 avril, qui voit cependant le « non » l’emporter à 59,6 %. L’opinion publique québécoise reste majoritairement liée au fédéralisme, même si lors du second référendum du 30 octobre 1995 porté par le gouvernement de Jacques Parizeau, le « non » ne l’emporte qu’avec moins d’1 % d’écart.

 

Que peut-on conclure de la « Reconquête » de leur identité par les Québécois ? Si la question de l’indépendance est restée en suspens, peu abordée depuis l’échec de 1995, il est cependant possible d’affirmer que les Québécois ont malgré tout repris possession de leur Province tout au long du XXe siècle. L’industrie s’y est développée (hydroélectricité, secteur minier, pêche, etc.) et Montréal se démarque progressivement comme un centre d’activité notable : de nombreuses entreprises s’y installent (Ubisoft, Bombardier, etc.) tandis que l’innovation (aéronautique, biotechnologie, pharmaceutique) y est florissante. Cela peut être associé au secteur universitaire de la capitale de la Province : à McGill, l’Université de Montréal ou Concordia, de nombreux étudiants étrangers affluent et contribuent à dynamiser la ville.

Après plusieurs siècles de lutte en vue de préserver leur identité, les Québécois semblent avoir trouvé un point d’équilibre au sein duquel leur culture peut vivre et n’a plus à survivre. Montréal est devenue une destination culturelle de choix, le cinéma québécois (Xavier Dolan, Denis Villeneuve, etc.) conquiert le marché mondial. Le Québec, terre d’avenir ? Les nombreux Français qui envahissent le quartier du Plateau Mont-Royal à Montréal vous répondront certainement que oui.

Valentin Lemaire

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