La conquête du pain

 

Un beau matin je marchais rue ********* avec ce sable dans les yeux quand le soleil illumine

Il m’avait déjà réveillé hier soir quand, comme par habitude malsaine, j’avais passé la porte de ma chambre et la surveillance de ***** pour mieux observer la ville depuis la terrasse

Là-bas, je me suis dit : « Par temps calme restons-là » et j’ai fait bien exprès de ne pas être dans son giron en restant aux trois-quarts adossé à la rambarde sur ma droite

Bien dans l’ombre, avec ma coiffe et la ferraille dans les paumes je me suis imaginé très loin dans la rue avec mon grand sourire

L’air bête j’étais passé hors de la juridiction de ***** et bien risiblement j’avais atteint le bas du bas, le palier des paliers, sous des kilomètres de galerie en vertical qui s’étendait sur la tête comme un tunnel qui mène aux combles

L’air bête, avec ma démarche, j’ai passé la grille et le bureau du gardien, puis la deuxième grille, les derniers appartements avec les portes qui menacent de s’entrouvrir, et les fenêtres qui oscillent bizarrement quand enfin dehors, j’avais le déhanchement instable et l’impression que j’étais mort dans une chute

La maison était tombée, moi avec et la nuque boursouflée comme j’ai toujours quand ***** lance son giron d’yeux vers le cloisonnement de ma porte et parfois sur l’étalage à l’intérieur

Dans l’élancement je vais vers des arbres qui font des colonnes dans la rue ** *****, là-haut les crevasses ne font aucun signe, alors je me calme bien simplement et commence à marcher dans un sens qui, sans le savoir, n’était pas encore le bon, trop animé que j’étais de ne rien apercevoir dans le ciel et de ne pas avoir à redouter quiconque au moins pour ce qui concernait les prochaines minutes, bien que ça semblait être sur le moment le plus grand instant de ma vie, et puis

Sur une des places, celle avec fontaines, je vais jusqu’à m’asseoir et attendre en ne sachant pas s’il y a la moindre poursuite, et je m’étonne de ne voir aucun des gens de mon immeuble ou d’un autre, seulement le soleil qui s’était coincé vers l’ouest avec son semblant de surveillance, me faisant respirer

Et comme j’ai respiré, j’ai eu l’impression qu’on me frôlait

LUDWIG : Vous ne travaillez pas, là.

MOI : …

LUDWIG, regardant vers le soleil : Ils t’ont pas embêté, au moins ? Auquel cas il faudra leur dire deux mots et je ne sais pas si je suis la bonne personne pour ça, et si c’est le cas, ayez pitié de ma pauvre influence…

MOI : Je sais pas

LUDWIG : Moi je sais. Vous allez tout au bout de la sixième rue à partir d’ici, au numéro **, il y a de quoi faire. Si tu le mérites amplement, alors que faire dans ce coin-là hormis attendre ? Allez, paix sur toi.

Il m’a donné des tapes sur l’épaule, et il semblait pas hostile quoique vieux et peu avenant, avec sa croupe qui lui donnait un air tristement avachi

Je me suis relevé et de nouveau, personne dans la rue, à part le son d’une rivière qui filait là où le vieux avait indiqué ma route

De lui j’avais remarqué autre chose auquel je repensais tandis que je m’en allais, c’était un paquet qu’il avait au côté gauche, tout près du cœur, enveloppé dans un drap blanc et qui avait embaumé ma volonté, et là j’ai su d’où il venait, cet endroit précis, peut-être plein de ces choses-là enveloppées et prêtes à servir les honnêtes gens comme lui, et comme je voulais justement pouvoir devenir lui, repasser devant les fontaines avec un de ces paquets, revenir là-bas chez *****, jeter ***** par la fenêtre et commencer ma vie, j’ai activé mes jambes plus avant, sous les autres immeubles qui filaient droit, et j’ai commencé à ressentir un autre souffle au cœur que l’habituel, un qui ne m’écrasait pas le cerveau mais qui le rendait fluide, sans heurt, bien en place au cœur de la tête

Ah comme je me rassérénais, comme j’allais bien, les jambes comme un moteur, parfaitement prêt, sans la nuque qui chauffe, sans giron, sans contrainte, avec une seule indication qui me suffisait bien amplement

Plus tard j’ai croisé la rivière après un dédale de ruelles pleines de restaurants vides ou fermés ; y avait là des ponts et tous me paraissaient satisfaisants ; j’en ai passé un en longeant avec mon doigt le muret lisse qui protège de l’eau, un pas après l’autre comme dans une initiation de plusieurs dizaines de mètres de large, sans personne, sans voiture, sans même de soleil dans les yeux pour me gêner dans la progression, sans rien en fait

Et trois rues plus loin je suis bien arrivé au numéro **, une porte d’immeuble exactement comme la mienne, avec un code au côté et les rectangles de fleurs de part et d’autre lorgnant là sans joie

J’ai frappé et on m’a entraîné à l’intérieur, dans une file d’attente où des gens se pressaient ; le noir y était si intense qu’il s’est pris à recouvrir les sols bien illuminés du dehors

MARGUARETTE : C’est tellement long… à l’homme derrière elle : Vous n’auriez pas l’heure, monsieur ?

PIERRE SLOBONOVITCH : Oui, bonsoir. Pas encore l’heure de rentrer chez vous. D’autant que vous n’allez tout de même pas quitter la file comme ça, ce serait du gâchis.

MARGUARETTE : J’ai bien envie de signer le papier et de rentrer chez moi…

PIERRE SLOBONOVITCH, à moi : Et vous, quelle est votre signature ?

MOI : …

PIERRE SLOBONOVITCH : Je m’en doute bien, on a pas de signature quand on a l’âge d’un cancrelat. Vous devriez filer.

Par filer, il signifiait forcément de rester dans la file et de faire comme les autres, même si la lumière au bout, l’espèce de monceau de bureaux avec des papiers, des dossiers et derrière, des classeurs froids et distants, ne disait rien qui vaille

J’ai eu alors la sensation de m’être mis dans une très mauvaise situation, pleine de gens qui filent, signent, classent et ratifient, avec leurs lèvres raisonnablement fermées, et peut-être des portes qui conduisent sur des murs, des étages emplis de silence et des combles sans poussière ou saleté

Avec des escaliers très longs qui mènent dans des couloirs sans intérêt, des murs creux qui ne cachent rien, où les ronflements des machines qu’on entend pas raisonnent et ne font rien vibrer

J’ai alors pris la décision de m’enfuir, qui ne s’avéra être qu’une décision, puisque mes jambes restaient de marbre, et elles tremblaient comme du coton face à l’épreuve au loin, tellement incompréhensible qu’elle en devenait mystique, cette épreuve de prendre un des stylos bille avec chaîne et de faire des signes sur le papier que les bonshommes aux comptoirs tendaient, tout là-bas à la lumière

À la fin je me suis résolu à faire ce qui devait être fait, j’ai laissé une belle croix sur la ligne qu’on me montrait du doigt, avant de petit à petit quitter la salle comme ceux qui m’avaient précédé, et de retourner enfin au bon vieux soleil, m’égratignant la tête de pensées belles et filantes, de soulagement, et riant de ce type-là aux fontaines qui m’avait envoyé passer cette épreuve, tout en lui donnant ma reconnaissance discrète quant à la nature de ce que j’avais accompli

L’homme de la file a alors buté sur moi et s’est gaussé, avant d’emprunter la tête fière un passage menant au cœur de la ville, dans un coin étrange plein de lampadaires allumés inutilement dans le soir

J’ai alors pensé à des choses inédites

MOI : Peut-être qu’on m’attend autre part ; la terrasse, les fontaines, le pont, les bureaux, tout ça m’amène à un cheminement bien spécifique, une suite logique parfaite où le seul vrai triomphe de ma personne est là-bas après les lampadaires ; c’est sur le point de se réaliser en laissant des traces dans mon subconscient, c’est là à juger mes jambes ; je n’ai pas l’esprit à chercher précisément parce que la recherche s’est arrêtée nette à l’instant ; je reviendrai sur mes pas après l’expérience finale

Et comme je m’élançai, les sens arrivèrent, tout se débloquait, mon œil voyait, mon ouïe braillait, et mon nez s’élançait au loin

J’ai tendu les bras bien en l’air et suis arrivé nez à nez devant un établissement dans lequel je reconnus l’homme de la file qui de nouveau faisait la queue, cette fois-ci pas pour donner, mais pour recevoir, et tout autour de lui sentait bon

Je l’ai regardé ressortir avec un drap blanc plein d’un quelque chose, l’exact même que celui-des-fontaines avait lui aussi, et un air satisfait sur le visage, tant et si bien que je me précipitai à mon tour à l’intérieur pour en avoir un

Le bâtiment était rempli de lumières chaudes, avec des fenêtres fines sur tout le pourtour qui s’ouvraient sur la rue, un air de bienveillance et des gens tout-sourires, un comptoir en verre plein de beaux objets et de couleurs, un étalage d’osier derrière que nimbaient les rayons bien gentiment, et une personne en tablier, aimable et polie, tendant du bout de ses bras rompus de travail la somme de toutes ses peines vers les miens qui réclamaient sa bénédiction

J’ai serré un peu le paquet dans mes bras, ne l’ouvrant qu’à peine, et suis repassé par les lampadaires, devant le numéro **, sur le pont, devant les fontaines, jusqu’à l’immeuble que plus tôt dans la soirée, j’avais quitté en trombe

Et là-haut, comme j’étais de retour sur la terrasse, la nuit s’est mise à tomber progressivement, et il n’y avait aucun signe de vie dans cet appartement, hormis le mien, hormis celui que je berçais paisiblement dans mes bras, guéri et libre.

 

Bertrand Bouet

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