Kiddy Smile à l’Elysée : la musique électronique prend le pouvoir

Conquérir la scène mondiale, la musique électronique française l’a déjà fait. Malgré l’espace insuffisant qui lui est dédié, elle continue, grâce à des ambassadeurs issus de différents héritages, à défendre son territoire… jusque sur le parvis de l’Elysée.

 

Il est aujourd’hui difficile de trouver en France des festivals à la programmation 100 % électronique hors de la capitale, malgré une infiltration généralisée dans les événements qui n’ont plus de rock que le nom et l’esprit. En effet, vingt ans après l’immense vague « French Touch », la France a encore du mal à accepter un genre qui est souvent associé à l’assourdissement, la débauche, et, bien évidemment, à la consommation de stupéfiants. Une image qui lui colle à la peau sans raison véritable, si ce n’est les « débordements » auxquels elle est liée, conséquences directes des restrictions qu’elle a toujours subies. Et pour cause : tout aussi politique que ses genres camarades, la musique électronique a servi et continue de servir de porte-voix aux causes de diverses minorités.

À travers ses origines autant qu’à travers les messages et l’énergie qu’elle transmet, elle est la musique de la révolte et de l’avenir par excellence. Née dans les milieux queer et afro-américains, elle servait d’abord de contestation, symbole d’émancipation, d’acceptation de soi et de prise de pouvoir. L’anonymat qui l’entoure depuis des décennies trouve même son origine dans la protection de l’identité de ses acteurs. Sa stigmatisation par l’ordre établi n’est donc qu’une simple conséquence de l’importance et de l’ampleur du combat qu’elle permet de mener. La suite logique de cette lutte lorsqu’elle est transposée dans l’ère de l’information, c’est l’infiltration. En effet, de retour en France, le problème vient majoritairement d’une ignorance généralisée de ce qu’est la musique électronique, entretenue par des médias qui ne la comprennent pas et ne veulent pas la comprendre. Marquer les esprits devient primordial, afin de faire découvrir ce pan renié de la culture, et raconter une histoire de lutte(s).

Un chapitre de cette longue histoire vient peut-être de s’écrire le 21 juin dernier. Un des rares avantages de l’esprit que notre Président tente d’incarner, à savoir la jeunesse et la modernité, est sa volonté souvent autodestructrice de suivre les tendances. De ce point de vue-là, une tendance plutôt fiable depuis son existence, puisqu’héritière directe de feu la French Touch, est incarnée par Ed Banger Records (label de Justice, SebastiAn, Mr. Oizo…). Emmanuel Macron a donc fait appel au fondateur du label, Pedro Winter, ancien manager des Daft Punk, afin qu’il constitue une équipe de DJs qui viendraient défendre leur savoir-faire sur le parvis de l’Élysée à l’occasion de la fête de la musique. Pedro Winter, alias Busy P, a donc fait appel à Cézaire, à son ami Kavinsky, garantissant ainsi la réservation des 2000 places gratuites disponibles, mais aussi à Chloé et Kiddy Smile, deux des plus illustres représentants de la communauté LGBTQ+ parmi les DJs français. La première ouvre le bal et décide de jouer son set sobrement et simplement, tandis que la présence et la performance du second ont frappé une grande partie de la classe politique. Le jeune homme portait un t-shirt à l’inscription puissante : « Fils d’immigrés, noir et pédé », et était accompagné de danseurs de « voguing », transformant l’escalier du palais présidentiel en une piste de danse enflammée. Le voguing trouve son origine dans le New York des années 70, toujours dans les milieux queer et afro-américains : il s’agit alors d’envahir les clubs pour en faire des lieux d’expression libre, à travers une danse qui s’inspire de la posture adoptée par les mannequins sur la couverture du magazine Vogue (d’où son nom). La performance de Kiddy Smile et de ses amis danseurs en est une très belle démonstration ; il est aussi possible de citer le célébrissime documentaire Paris Is Burning comme une représentation très juste de ce mouvement.

La volonté de Kiddy Smile, reconnu aujourd’hui comme l’un des principaux ambassadeurs du voguing à Paris, était donc de profiter de cette invitation pour délivrer une bombe figurative dans le ventre de la bête. Mettant en cause la loi anti-immigration, ainsi que la politique faussement bienveillante du gouvernement envers la communauté LGBTQ+, le jeune DJ queer et racisé qui a fait danser 2000 personnes au sein du plus haut lieu de pouvoir a laissé une belle trace. Le symbole est d’autant plus fort qu’il renoue avec les origines de la musique électronique. Il s’impose à ceux qui ne veulent pas le voir, qui détournent le regard, qui ne se sont pas privés de jeter sur les réseaux sociaux leurs plus beaux clichés homophobes et racistes, meilleure preuve s’il en fallait une que l’opération est un franc succès. Les retombées mélioratives sur l’image d’En Marche et de leur leader ne sont que secondaires : une telle occasion ne se présente déjà que très rarement, s’en saisir était primordial. C’est chose faite. L’ensemble des artistes de la soirée ont pris la décision de reverser leur cachet, qui s’élève à 1500 euros chacun, à des causes délaissées par la personne même qui les a invités : une association d’aide aux migrants pour Kiddy Smile, des associations féministes et de soutien contre les violences sexistes pour ses quatre camarades. Il eût été difficile de faire plus fort. Il reste donc, comme pour toutes les conquêtes, l’espoir que cette petite bataille, plutôt sage certes, mais symboliquement forte, fasse avancer la grande guerre de la musique électronique au sein du paysage français.

Titouan Le Gouis

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