Déconquérir les imaginaires, une nécessité économique

par JULES CORNETET

 

La conquête, qui repose sur la spoliation et l’exclusion, n’est pas par essence une activité productive, à l’image du capitalisme néolibéral, défini par L. Boltanski et E. Chiapello comme une entreprise d’« accumulation illimitée du capital ».

Le 7 mars 1895, dans un discours parlementaire sur le budget de l’armée, Jean Jaurès dénonce une contradiction hypocrite et périlleuse entre velléités de paix et immobilisme social : selon lui, la paix militaire comme sociale ne sera possible qu’après la remise en question de cette conquête insidieuse des esprits et relations humaines opérée par le mode de production capitaliste. Au-delà des motivations économiques des conquêtes, comme la recherche de nouvelles ressources, c’est sur un plan plus immatériel que la relation entre conquête et idéal économique est la plus forte. La transformation de la terre, de la monnaie et du travail en « marchandises » ainsi que l’idée de calcul rationnel derrière tout comportement humain marquent la progression de l’esprit capitaliste au sein des sociétés occidentales. Le fait est que cette façon de concevoir l’économie, et plus largement l’organisation de la société, s’est trouvée imposée aux peuples colonisés comme le véritable fondement de la « Civilisation ». Le mythe de la Terra nullius s’étend de fait à l’espace spirituel, à travers une historiographie occidentale qui a très vite proposé une vision linéaire de l’évolution culturelle, définissant les valeurs et traditions indigènes comme peu compatibles avec le progrès. Il ne restait donc qu’à offrir le modèle marchand à ces individus sans âme ni culture. Il est intéressant de constater ici que le There is no alternative (TINA) de Thatcher n’a fait que dépoussiérer cette vieille idéologie coloniale.

Les études de Bourdieu sur l’Algérie nous permettent de mieux saisir les conséquences de la colonisation sur les esprits et les conceptions du monde. Dans Le Sens Pratique (1980), Bourdieu définit l’Habitus comme une grille de lecture nous permettant d’appréhender le monde, héritée de notre milieu social et évoluant au fil des expériences. Ses travaux sur l’Algérie l’invitent à se pencher plus particulièrement sur la fabrication d’un « Habitus économique », qui renverrait à la pénétration du calcul économique dans la façon de penser notre relation au monde et aux autres. L’imposition de nos cadres de pensées économiques (monnaie, assurances, chômage…) à des sociétés organisées autour de la dépendance aux aléas naturels et de valeurs comme la solidarité et l’honneur a complètement bouleversé leur fonctionnement tout en définissant de nouvelles normes et hiérarchies sociales. L’expansion de la propriété foncière et la division de l’héritage ont sapé les structures familiales et facilité l’appropriation des terres par les colons, tandis que l’imposition de rythmes de travail industriels et le développement du chômage chez les populations autochtones sont à la source d’un mouvement de prolétarisation et de désarroi.

L’exemple du Canada nous en apprend davantage sur les liens entre l’expansion coloniale et la conquête économique des imaginaires, et achève d’exposer les effets délétères et pérennes de ce processus, à travers les déplacements de populations massifs donnant naissance au système des réserves. Mais pour briser le lien entre l’Homme et la terre, c’est à dire entre l’individu et ses ancêtres, il fallait agir sur les esprits autant que sur le sol. Comme le souligne Bob Joseph, « le fait de forcer les indiens à se conformer à la norme sociale européenne d’individualité était plus important que leur succès économique ». La transformation des Habitus a été beaucoup plus manifeste que celle qui a frappé la société algérienne, puisqu’il s’agissait de fait de réaliser un ethnocide, en proposant une « Solution finale au problème indien » (Duncan Campbell Scott, 1910). L’illustration la plus brutale de cette politique se retrouve dans la création des pensionnats, écoles visant à isoler géographiquement les enfants de leurs parents et univers culturels. En raison des actes de violence, des abus sexuels, de la malnutrition et de la détresse de ces enfants déracinés, ce système – effectif jusqu’en 1996 – est perçu comme directement responsable des troubles socio-économiques au sein de certains groupes autochtones. Enfin, l’exemple le plus frappant des efforts pour inculquer des logiques économiques au sein des peuples conquis se retrouve dans l’interdiction, entre 1884 et 1951, de la réalisation de potlatchs, cérémonies traditionnelles en Colombie-Britannique fondées sur le principe du don et visant à rassembler au travers de relations durables les communautés. Cette pérennisation des traditions culturelles a cependant été jugé comme illégitime, car incompatible avec un idéal de maximisation des ressources et du temps, dont l’allocation à titre de don serait un véritable gâchis économique.

Aujourd’hui le gouvernement canadien a reconnu son implication dans le « génocide culturel », dont les effets socio-économiques restent encore à mesurer. Le discours dominant est celui de la tolérance et de la reconnaissance des cultures autochtones, mais des mesures plus ambitieuses sont nécessaires pour assurer un véritable développement économique et humain. Pour le Canada, la première étape passe par la proposition d’une nouvelle relation entre l’Etat et les peuples autochtones à travers l’ouverture d’un vrai débat sur les fondements et portées de l’Indian Act et autres traités. Pour le monde dans son ensemble, deux impératifs se dessinent : la prise en compte de tous les aspects de la colonisation dans l’étude des écarts de développement, y compris sur les fronts de la culture et des modes d’organisation de la société ; et la recherche de modèles de développement alternatifs, s’appuyant sur l’étude approfondie des cultures traditionnelles, sur la reconnaissance du rôle des communautés, des coutumes et des rituels dans le bien-être individuel, et sur la redéfinition de notre lien à la terre, considérée non comme une ressource à s’approprier mais comme un espace de partage et de croyances.

 

JULES CORNETET

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