Contre la « monarchie du sexe »

A la moitié des années soixante commence la « Révolution sexuelle ». Rémy Conche revient sur la critique qu’en a fait Michel Foucault, pointant du doigt le revers de cette conquête de la sexualité dont nous sommes aujourd’hui les héritiers.

 

 

« Ce qui est propre aux sociétés modernes, ce n’est pas qu’elles aient voué le sexe à rester dans l’ombre, c’est qu’elles se soient vouées à en parler toujours en le faisant valoir comme le secret

Michel Foucault, Histoire de la sexualité I, La Volonté de savoir.

 

Pour ceux qui connaissent seulement de réputation l’œuvre de Michel Foucault, cette phrase peut choquer. Comment un intellectuel dont les concepts sont présents dans les textes de bon nombre d’associations LGBT peut-il aller à l’encontre de l’idée que le discours sur le sexe est opprimé ?

De prime abord, le sexe est devenu omniprésent dans nos sociétés. On le retrouve partout, et, ces derniers temps, surtout à travers la question de l’orientation sexuelle : des chaînes YouTube engagées aux manifestations LGBT en passant par des passages piétons ou des interviews tournées en dérision sur les réseaux sociaux. Cette libération de la parole qui est elle-même le fruit de la libération sexuelle semble pourtant de plus en plus contestée, critiquée voire moquée. Michel Foucault, bien que favorable dans un premier temps à ce mouvement, n’a pas manqué de critiquer ses dérives et ses répercussions finalement néfastes pour l’individu. Toutefois, il demeure encore l’une des références intellectuelles incontournables des mouvements LGBT.

 

Il devient difficile depuis quelques années de mener un débat sans faire appel, de manière plus ou moins consciente, aux notions mises en place par Michel Foucault et reprises par Judith Butler. La parution de ses Œuvres dans la collection « Pléiade » en 2015, ainsi que la publication du dernier volume de l’Histoire de la sexualité en 2018 (Michel Foucault, Histoire de la sexualité IV, Les Aveux de la chair, ed. Frédéric Gros, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires »), témoignent de l’actualité d’un intellectuel qui, bien que mort, n’a pas encore dit son dernier mot.

Lorsque paraît le premier volume de l’Histoire de la sexualité en 1976, la France est occupée à faire sa « libération sexuelle ». Le sujet est partout, tous les Français sont tenus de se réaliser sexuellement, surtout si leur sexualité est opprimée. Il semblerait légitime de penser qu’après quarante ans de lutte, nous avons conquis notre liberté, et il semble, à première vue, que ce soit le cas. Cependant, après toutes ces années, les débats autour de la sexualité ― devenus omniprésents ― semblent toujours aussi tendus et ceux qui les suscitent sur la défensive, comme s’ils étaient toujours en état de siège après quatre décennies.

 

Dans un entretien de janvier 2018, Mgr. Aupetit expliquait au journal Le Monde que ce n’était plus le sexe qui était tabou mais Dieu. L’intuition de Mgr. Aupetit est juste : aujourd’hui, nous parlons ouvertement de sexe, partout, tout le temps, comme s’il s’y logeait LA vérité de notre existence. Mais il faut remarquer que bien souvent cette parole prend les accents d’une lutte contre la domination. Sur YouTube, Twitter, Facebook et autres réseaux sociaux ou plateformes de partage, ceux qui prennent la parole sur ce sujet s’estiment opprimés, ce qui de facto justifie leur prise de parole.

C’est ce que Michel Foucault appelle « l’hypothèse répressive » (Histoire de la sexualité I, La Volonté de savoir) : faire du sexe un tabou permet de susciter la parole de ceux qui se sentent opprimés dans leur sexualité. Ainsi, ces individus participent malgré eux à une mise en discours de la sexualité qui peut alors devenir un objet de pouvoir. Il n’y a donc pas eu de répression de la sexualité, mais un contrôle de celle-ci par une incitation croissante à parler du sexe.

 

Mais pourquoi un tel dispositif ? « Le savoir légitime l’exercice du pouvoir qui, de son côté, lui fournit de nouveaux objets d’investissement » (Jean-François Bert, Introduction à Michel Foucault, Paris, La Découverte, 2011). Le sexe fait partie de ces nouveaux objets. Et ces savoirs créent en quelque sorte un sujet réprimé qu’ils promettent de libérer. C’est ce qu’explique Foucault lors d’une interview au Nouvel Observateur en 1977 : « Ils [les policiers du sexe] nous tendent un piège redoutable. Ils nous disent à peu près : « Vous avez une sexualité, cette sexualité est à la fois frustrée et muette, d’hypocrites interdits la répriment. Alors, venez à nous, dites-nous, montrez-nous tout ça, confiez-nous vos malheureux secrets… ». »

Il ajoute : « Ce type de discours est, en fait, un formidable outil de contrôle et de pouvoir. Il se sert, comme toujours, de ce que disent les gens, de ce qu’ils ressentent, de ce qu’ils espèrent. Il exploite leur tentation de croire qu’il suffit, pour être heureux, de franchir le seuil du discours et de lever quelques interdits. Et il aboutit à faire rabattre et à quadriller les mouvements de révolte et de libération. » (Dits et écrits II, 1976-1988, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2001, p. 259)

 

Ces mots choquent car chacune de ces lignes trouve un écho dans l’actualité. Tout d’abord, comment ne pas voir dans certains passages piétons parisiens, dorénavant aux couleurs de l’arc-en-ciel, cette posture faussement bienveillante du pouvoir politique à l’égard de la communauté LGBT ? Comment ne pas voir dans les tableaux de classification des sexualités postés sur les réseaux sociaux ― si précis qu’ils pourraient faire pâlir Karl von Linné lui-même ― ce fameux quadrillage des mouvements de révolte et de libération ? L’allongement progressif du sigle LGBT qui pourrait devenir LGBTQQIAAP ― accueillant ainsi dans cette frénésie taxinomique les Queer, Questioning, Intersex, Asexual, Allies and Pansexual ― ne fait que témoigner de l’intégration involontaire des minorités sexuelles dans les systèmes de contrôle du pouvoir. Pour tous les membres de ces minorités l’illusion est de croire que dans l’acte sexuel il est possible de se révéler à soi-même alors qu’ils se limitent à une dimension identitaire qui est une forme d’enfermement.

Pour Michel Foucault, l’erreur fondamentale est d’avoir voulu trouver la vérité de notre être dans notre sexualité. C’est cette « volonté de savoir » qui a provoqué ces jeux de pouvoirs qui ont fini par créer ce qu’il appelle « l’austère monarchie du sexe ». Dans ce cadre, l’omniprésence du sexe dans nos sociétés ne témoigne pas d’une libération sexuelle mais d’un auto-asservissement. D’où son refus « d’accepter le fait que l’individu pourrait être identifié avec et à travers sa sexualité ». On comprend mieux pourquoi Foucault affirmera ce qui suit : « Bien que du point de vue tactique il importe à un moment donné de pouvoir dire « Je suis homosexuel », il ne faut plus à mon avis à plus long terme et dans le cadre d’une stratégie plus large poser des questions sur l’identité sexuelle. Il ne s’agit donc pas en l’occurrence de confirmer son identité sexuelle, mais de refuser l’injonction d’identification à la sexualité, aux différentes formes de sexualité. Il faut refuser de satisfaire à l’obligation d’identification par l’intermédiaire et à l’aide d’une certaine forme de sexualité. » (Michel Foucault, Dits et écrits II, op. cit. p. 1481).

Il justifiera également sa ligne de conduite en ajoutant qu’« il n’est d’ailleurs pas indispensable de tout proclamer. Je dirais même que je trouve cela dangereux et contradictoire. » (ibid., p. 1482).

 

Finalement, Michel Foucault invite à se libérer de la « libération sexuelle » en reconnaissant que le discours libertaire est factice et incite à un auto-assujettissement. Ce retournement, une fois opéré, doit mener l’individu à entreprendre sa propre construction de lui-même, ce qui passe par l’adoption d’un idéal pratique qui permet de se départir de toute vérité intérieure qui limiterait fortement les possibilités de son existence. Foucault résume ainsi cette position : « Fabriquer d’autres formes de plaisirs, de relations de coexistences, de liens, d’amour, d’intensité » (ibid., p. 261). Il s’agit de remettre au centre de notre sexualité non pas la vérité, mais la créativité.

 

Nous ne devons donc pas nous féliciter de la libération sexuelle d’il y a quarante ans, ni de celle d’aujourd’hui car elles ont répandu partout « l’austère monarchie du sexe ». Tous ces mouvements qui tendent à faire croire que la vérité de l’homme se trouve dans sa sexualité ne font que jouer le jeu du pouvoir et créent de la misère sexuelle. La libération sexuelle, du fait de ses dérives, n’a pas été une conquête mais une régression. Ces mouvements, descendants de ceux de la libération sexuelle, se font les relais des dépositaires du pouvoir et disent « pour savoir qui tu es, sache ce qu’il en est de ton sexe », et ainsi l’homme cherche sa vérité de sujet humain là où elle n’est pas tout en limitant les possibles de son existence. Foucault a raison d’appeler à la créativité car en épousant celle-ci l’individu cessera de jouer le jeu du pouvoir (que ce soit celui des communautés, de la politique, de la société) pour embrasser toute la potentialité de son existence dans laquelle semblerait davantage résider sa nature.

Rémy Conche

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