Conquête atomique, conquête désirable ?

Une différence de nature et non de degré

Les six pays détenteurs de la bombe nucléaire possèdent désormais le pouvoir de mettre fin à toute forme de vie complexe sur terre. La conquête paroxystique de la technologie atomique replace au premier plan un problème de la maîtrise des technologies, alors que la plupart des dirigeants actuels ne se déclarent pas complètement opposés à un recours à l’arme nucléaire qui conserve son rôle d’« arme stratégique », une arme dont la perception générale semble échouer à reconnaître (ou faire reconnaître) le caractère exceptionnel. Car il s’agit bien d’une différence de nature et non de degré qui sépare la bombe atomique des armes classiques. Retour partial et incomplet sur l’histoire de l’arme nucléaire.

 

La bombe atomique a fait l’objet de deux utilisations, qui ont contribué à mettre fin au conflit le plus meurtrier de l’Histoire. Elle est également un élément-clé de la guerre suivante, la Guerre Froide. Entre ces deux moments, se déroule une évolution technologique importante. Les bombes utilisées à Hiroshima et Nagasaki, et auxquelles on a attribué une certaine forme de réussite, sont des bombes A. Elles reposent sur le principe de fission d’un atome qui libère une énergie responsable de la détonation. Au cours de la guerre froide, on élabore des bombes à fusion, des bombes H ou thermonucléaires qui utilisent la bombe A comme le déclencheur d’une fusion entre deux atomes, libérant une énergie théoriquement 1000 fois supérieur à celle de Little Boy, larguée sur Hiroshima. L’histoire de ses premiers essais, édifiante, est aussi absurde que ce dernier chiffre. Circulait entre les scientifiques un pari sur la probabilité que le processus ne déclenche une fusion des atomes d’hydrogène contenus dans l’atmosphère, et dans l’eau des océans. En clair, il s’agissait de savoir si la fusion, en atteignant des températures introuvables à l’état naturel à la surface de la terre, n’allait pas annihiler l’atmosphère. L’initiateur du pari, F. Fermi, déclara à ce sujet : « I feel I am now in a position to make a book on two contingencies 1) That the explosion will burn New Mexico, 2) That it will ignite the all world ».

 

Il est difficile, ou bien trop facile, de porter un jugement sur l’Histoire. Pourtant certains faits autorisent un recours à l’absolu. Et dans ce cas-ci, il semble que rien n’aurait pu justifier le déploiement des armes nucléaires, au regard de leur terrifiant pouvoir de destruction. Après les conséquences des retombées immédiates, concentrées autour de la zone d’impact, viennent celles, plus lentes, des radiations, touchant une zone plus large. Le troisième temps met tout le monde d’accord. Avec une charge suffisante, le bombardement entraîne un hiver nucléaire : un refroidissement global de la planète suite à l’absorption des rayons du soleil par les aérosols relâchés par un grand nombre d’explosions nucléaires. C’est cet hiver qui, à terme, présente la plus grande menace, en risquant de détruire toute production agricole importante pendant plusieurs années, entraînant de ce fait une famine globale. Si ce dernier temps n’est possible que lors d’une utilisation massive d’armes nucléaires, il est illusoire de s’imaginer qu’une attaque par bombe atomique restera orpheline. Qui peut imaginer qu’aujourd’hui, comme au temps de la Guerre froide, une attaque par bombe atomique ne déclenchera pas une réponse au moins égale ?

 

Les risques autour de l’arme atomique doivent également être évalués au-delà du cadre de son utilisation maîtrisée et volontaire. L’une des images attachée au moment de passation des pouvoirs entre deux chefs d’Etat est celle de la transmission des codes nucléaires. En plus de sacraliser la bombe atomique et d’en faire l’un des attributs du pouvoir régalien, cette scène déforme la réalité. On peut évaluer à plusieurs dizaines le nombre de personnes qui possédaient aux Etats-Unis pendant la Guerre Froide le pouvoir de lancer une attaque nucléaire. C’était la délégation nécessaire pour parer les risques d’opération de « décapitation » de la chaîne de commandement, par des frappes visant les capitales. Or, une mauvaise transmission d’information, une ambigüité dans un ordre, une erreur dans le matériel, font courir de gros risques. À tout cela s’ajoute la possibilité d’une utilisation déclenchée par une erreur d’appréciation d’une situation donnée. Et il est judicieux de rappeler qu’en guerre, les asymétries d’informations sont la norme plutôt que l’exception.

 

Des limites du contexte

La puissance de l’arme atomique et, plus fondamentalement, son existence même, fait courir un risque démesuré et, devrait-on dire, inacceptable à l’ensemble de l’humanité. Les critiques de l’arme atomique ne sont pas les émanations d’une vision naïve ou idéaliste de la politique. Défendre son utilisation n’est pas faire preuve de réalisme.

 

L’idée qu’il est possible de faire de la bombe nucléaire une « arme stratégique » est la conséquence d’une mauvaise appréciation de ses véritables risques. Le pari de F. Fermi n’a pas découragé les recherches des scientifiques en grande partie car le contexte les poussait à s’imaginer engagés dans une course à la conquête de l’atome contre l’Allemagne nazie puis contre l’URSS. Or, parce qu’elle implique des dégâts dépassant de très loin l’échelle d’une génération humaine, l’arme atomique commande une réflexion sur son utilisation qui dépasse les enjeux d’un contexte particulier. Voilà la différence de nature qui la sépare des armes classiques. Faire preuve de réalisme ne semble plus consister à repousser toujours plus loin les limites du possible, ou à répondre en déployant l’ensemble des moyens disponibles. Dans un cas où c’est l’ensemble de l’humanité qui est menacé, il semble que le réalisme soit davantage dans la recherche de la mesure, et la mise en perspective. La bombe atomique, comme d’autres récentes découvertes technologiques, force un changement d’échelle qui doit être pris en compte dans son utilisation. Mais revenons-en à une autre question : à quel moment a-t-on trouvé justifié de répondre positivement à la question de savoir si le pouvoir de détruire l’humanité pouvait être un des ressorts de pays en guerre ?

 

Une évolution sans évaluation

Comme le souligne Daniel Ellsberg (l’homme derrière la fuite des Pentagone Papers, et ancien nuclearplanner) dans son ouvrage The Doomsday Machine, cette question n’a jamais été véritablement posée. L’arme atomique est le résultat d’une conquête de l’armement, et d’une longue évolution de la définition de la guerre. Avec la Première Guerre mondiale, les civils sont significativement comptés parmi les victimes des conflits armés ; avec la Seconde se généralise le recours aux bombardements. La guerre n’est plus simplement une affaire de militaires s’affrontant directement avec des moyens environ équivalents ; le recours à des bombardements sur des civils ne laissant aucune chance à ces derniers devient légitime. En fait, les dégâts réalisés par les deux utilisations d’une bombe A n’avaient rien de nouveau. D’autres villes japonaises avaient déjà subi des dommages d’ampleurs comparables, la différence reposant simplement sur le nombre et la nature des bombes utilisées. Ainsi, aucune nouvelle question n’a été véritablement posée par la découverte de la bombe A. La transition de cette dernière à la bombe H a quant à elle été effacée par le regroupement des deux sous la même appellation de « bombe atomique ». Une évolution rapide, masquée dans l’enchaînement des événements, et qui ne pose à aucun moment d’autres frontières que celle de la limite technique.

 

L’arme atomique est inutilisable. Elle inclut dans le répertoire de réponse à un conflit la possibilité de mettre en danger l’ensemble de l’humanité. Il semble urgent d’admettre ce fait. Il faut refuser son utilisation purement rhétorique, comme « arme stratégique », qui masque le fait que la simple existence de cette arme représente un plus grand danger que tout ce contre quoi elle pourrait nous protéger, pour reconnaître l’absolue nécessité d’une réflexion sur les limites de nos conquêtes.

L’arsenal nucléaire propose une réponse sans appel, rapide, totale, à une situation qui est nécessairement ambiguë. Dans un monde aujourd’hui loin du contexte binaire ayant justifié son développement, elle est tout simplement obsolète. « La science a fait de nous des dieux avant même que nous méritions d’être des hommes » écrivait J. Rostand. Avec l’arme atomique, on peut considérer qu’un paroxysme a été atteint dans la recherche d’un pouvoir de destruction. Elle pose un problème simple dont la réponse devrait sembler évidente à quiconque doté d’un minimum de bon sens : pourrait-il exister un problème qui justifierait la mise à mort presque certaine d’une bonne partie des espèces vivantes ? En fait, l’arme atomique est un exemple particulièrement frappant de la récente restructuration des enjeux entourant les avancées humaines dans le domaine technologique. Après des millénaires de conquêtes, de progression constante, il semble que ce modèle de recherche du mieux, du plus, du nouveau, doive être remis en question.

 

Nous nous sommes dotés du pouvoir de détruire l’humanité, de communiquer instantanément avec n’importe quelle personne à la surface du globe, de parcourir d’immenses distances en un temps exceptionnellement court. Dès lors, l’urgence ne semble plus être dans la conquête, mais dans sa maîtrise ; elle n’est plus dans la recherche du nouveau, mais dans la gestion du connu. L’imaginaire commun, qui se reflète dans beaucoup d’œuvres de fiction, place les espoirs de résolution des grands problèmes actuels en matière d’environnement, de limitation des ressources, très souvent sur une nouvelle découverte scientifique : une ressource inconnue, la conquête spatiale… C’est la poursuite d’un horizon d’attente autour d’un progrès continuel. Pourtant, n’importe quelle découverte semble vaine si elle ne s’accompagne pas d’une réflexion sur ses utilisations, et d’une définition de ses limites. Le progrès n’est plus à faire, mais à penser. Dans la sphère du possible technique, il faut tracer celle du désirable.

Claire Egnell

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